Mrs Orwell : dans l’ombre du grand homme
Une biographie pétillante et d’utilité publique
Et si, derrière George Orwell, il y avait une autre écrivaine, une autre intellectuelle, une autre conscience politique ? C’est la question que pose Mrs Orwell, roman graphique d’Andrea Chalupa et Brahm Revel consacré à Eileen O’Shaughnessy Blair, épouse d’Eric Blair — alias George Orwell — mais surtout femme de lettres et partenaire intellectuelle dont l’histoire littéraire a largement oublié le nom. L'œuvre dense passionnante sort chez Rue de Sèvres fin août!
La question n’est pas anodine. Elle touche à la manière dont nous fabriquons les génies : le grand écrivain solitaire, enfermé dans son bureau, produisant seul les œuvres qui vont changer le monde. Mrs Orwell vient gripper cette belle mécanique. Et, pour un lecteur de science-fiction, de dystopie ou d’anticipation politique, le détour est particulièrement intéressant : comprendre Eileen, c’est aussi regarder autrement la genèse de La Ferme des animaux.
Une biographie qui choisit son camp
Le scénario d’Andrea Chalupa prend clairement le parti d’Eileen. Et il ne s’en cache pas. La BD commence avant sa rencontre avec Orwell et rappelle qu’Eileen n’était nullement une jeune femme destinée à devenir l’épouse décorative d’un écrivain. Elle étudie à Oxford, notamment sous la direction de J.R.R. Tolkien (la classe !), écrit de la poésie et travaille dans le domaine de la littérature. Elle possède donc une trajectoire intellectuelle avant même qu'Eric Blair n'entre dans sa vie.
Le choix du titre est d'ailleurs volontairement ironique : Mrs Orwell désigne une femme que le récit historique a trop souvent réduite précisément à ce statut.
Chalupa raconte ensuite le couple à travers les grandes étapes de la vie d'Orwell : l'Espagne, la montée du fascisme, la Seconde Guerre mondiale, puis l'écriture des œuvres qui feront sa gloire. Mais le point de vue est inversé. Orwell n'est plus le centre autour duquel gravite Eileen : c'est Eileen qui devient le personnage autour duquel Orwell apparaît.
Et c'est là que la BD devient féministe sans avoir besoin de transformer Eileen en sainte.
Une féministe qui n'est pas une héroïne parfaite
L'une des qualités du scénario est justement de ne pas fabriquer une Eileen irréprochable. Elle est brillante, ambitieuse, passionnée, parfois mordante. Orwell, lui, n'est pas transformé en monstre unidimensionnel : il reste un écrivain de génie, mais aussi un homme difficile, séducteur et profondément marqué par les conventions de son époque.
Cette asymétrie est importante. La BD ne demande pas au lecteur de choisir entre « Orwell était un génie » et « Orwell était un salaud ». Elle pose une question plus dérangeante : pourquoi avons-nous si longtemps raconté le génie en oubliant le travail invisible qui l'entourait ?
Et ce travail invisible était considérable. Eileen tapait les manuscrits, les relisait, les commentait, gérait une partie de la vie matérielle du couple et continuait elle-même à écrire. Des recherches récentes ont permis de retrouver environ 65 de ses lettres : elles révèlent une femme à l'écriture vive, cultivée et souvent drôle, très loin de l'image d'une épouse effacée.
Une anecdote résume assez bien la situation. Orwell écrivait La Ferme des animaux pendant la guerre et lisait des passages à Eileen au lit. Elle interrompait la lecture pour proposer des changements ou des améliorations. Autrement dit, l'un des textes politiques les plus célèbres du XXe siècle a aussi été soumis au test très peu solennel du « attends, ça ne marche pas, recommence ». Le génie avait une lectrice à domicile — et apparemment, elle n'hésitait pas à lui faire des remarques.
Les témoignages recueillis par les biographes vont jusqu'à décrire le manuscrit conservé de La Ferme des animaux comme particulièrement propre et soigneusement tapé, ce qui correspond au travail d'Eileen sur les textes d'Orwell.
Une drôle de rencontre
La BD rappelle aussi une autre dimension de leur relation : contrairement à l'image du couple d'intellectuels enfermés dans une bibliothèque, leur vie est étonnamment concrète.
Lorsqu'Eileen rejoint Orwell en Espagne en 1937, elle voyage seule à travers la France et arrive à Barcelone avec, entre autres, du thé Typhoo, des chocolats, des cigares et du tabac noir pour son mari. La scène a quelque chose de presque comique : pendant que l'Europe s'enfonce dans la guerre civile, Eileen traverse les frontières avec le nécessaire ravitaillement de son écrivain de mari. Mais le séjour espagnol va rapidement devenir beaucoup plus sombre.
Eileen travaille à Barcelone dans un environnement proche du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste), tandis que la répression s'intensifie contre les communistes dissidents et les militants du mouvement. Elle voit la violence politique se rapprocher avant même qu'Orwell, au front, n'en mesure pleinement l'ampleur.
Cette expérience donne un relief particulier à leur antifascisme : chez eux, il ne s'agit pas seulement d'une conviction littéraire. Ils découvrent concrètement que la propagande peut tuer, que les mots peuvent désigner des ennemis et que la vérité peut devenir une chose dangereuse à posséder.
L'Espagne : spectaculaire, mais trop rapide
La partie consacrée à la guerre civile espagnole est probablement la plus spectaculaire visuellement. Brahm Revel y déploie tout son talent narratif: rythme accéléré, petites cases qui font monter la tension, violence, mouvement, atmosphères oppressantes.
Son dessin privilégie l'expressivité plutôt que le réalisme documentaire. Les visages sont immédiatement reconnaissables, les émotions lisibles et les scènes d'action très fluides. Cela permet à l'album de rester accessible même lorsque les événements historiques deviennent complexes.
Mais cette accessibilité a un prix. Le lecteur qui ne connaît pas déjà les divisions de la gauche espagnole, les tensions entre anarchistes, communistes et trotskistes, ou la répression stalinienne risque parfois de passer très vite sur des enjeux considérables.
C'est particulièrement dommage parce que l'Espagne est le moment où Eileen cesse d'être seulement la compagne d'un écrivain : elle devient elle-même témoin d'un système politique qui annonce précisément les mécanismes qu'Orwell dénoncera ensuite dans ses œuvres.
Image tirée de la VO, évidemment la version française est disponible !
Le dessin : de l'énergie plutôt que de la reconstitution
Brahm Revel évite le piège de la biographie historique en costume. Son dessin est vivant, expressif, parfois presque caricatural. Ce choix peut surprendre au début. On pourrait attendre d'un récit consacré à Orwell un graphisme sombre, austère, gris, presque « dystopique ». Revel fait exactement l'inverse. Il donne à ses personnages des visages très mobiles et conserve une certaine légèreté graphique, même lorsque la situation devient dramatique.
C'est particulièrement efficace pour Eileen, dont l'intelligence et l'ironie passent beaucoup par les expressions et les dialogues. Cette légèreté crée aussi un contraste intéressant avec la matière politique du récit. La BD n'est jamais écrasée par son sujet. Elle reste une histoire de personnages, de couples, de jalousies, d'ambitions et de petites disputes.
La grande question : qui a écrit Orwell ?
C'est ici que le livre devient historiquement plus délicat. Qu'Eileen ait participé au travail d'Orwell est difficile à contester. Qu'elle ait relu ses textes, tapé ses manuscrits et discuté avec lui de ses idées est bien documenté. Son influence sur La Ferme des animaux est particulièrement crédible. Mais il faut résister à une tentation : transformer Eileen de femme oubliée en « véritable auteur caché » d'Orwell. La différence est essentielle.
Dire qu'elle a contribué à la création d'une œuvre est une chose.
Dire qu'elle en est la coautrice secrète en est une autre.
Le cas de 1984 est encore plus fascinant. En 1934, avant même sa rencontre avec Orwell, Eileen écrit un poème intitulé « End of the Century, 1984 ». L'existence de ce texte est suffisamment extraordinaire pour donner envie de sortir immédiatement les tableaux, les flèches et les théories.
Le vrai scandale n'est peut-être pas ce qu'Eileen a fait, mais ce qu'on a oublié
C'est probablement là que Mrs Orwell est la plus convaincante. On a beaucoup discuté de l'influence exacte d'Eileen sur chaque phrase d'Orwell. On devrait peut-être commencer par une question plus simple : pourquoi connaissons-nous si peu son nom ?
Eileen meurt en 1945, à seulement trente-neuf ans, avant de voir le succès immense de La Ferme des animaux. Elle ne connaîtra donc jamais la célébrité mondiale que son mari va acquérir quelques années plus tard. Cette chronologie est presque cruelle. Elle accompagne la fabrication d'un livre qui deviendra l'une des grandes fables politiques du XXe siècle, puis disparaît avant que le livre ne devienne célèbre.
Orwell, lui, devient progressivement une référence mondiale. Eileen devient une note de bas de page.
C'est précisément cette mécanique que la BD entend inverser.
Et Orwell, aujourd'hui ?
Cette histoire prend une résonance particulière à l'époque où nous vivons. Orwell est devenu une sorte de marque déposée politique. Son nom apparaît dans des débats sur la surveillance numérique, la censure, le langage politique, les réseaux sociaux, la désinformation ou les « vérités officielles ».
Le problème est que des groupes politiques aux convictions parfois radicalement opposées se servent d'Orwell pour attaquer leurs adversaires. Certains invoquent 1984 dès qu'une institution interdit quelque chose. D'autres l'invoquent pour dénoncer la propagande, les manipulations médiatiques ou les campagnes de désinformation. Chacun veut récupérer Orwell comme s'il avait écrit spécialement pour son camp.
Le comique — ou le tragique — de la situation est que certains de ceux qui brandissent Orwell pour dénoncer la manipulation de la vérité défendent par ailleurs des pratiques de propagande, de falsification ou de réécriture du réel qui ressemblent précisément à ce qu'il décrivait.
C'est là que la lecture de Mrs Orwell devient particulièrement stimulante pour les amateurs de science-fiction.
1984 n'est pas simplement une histoire de caméras qui nous regardent. Ce n'est pas non plus un catalogue de choses que « le gouvernement n'a pas le droit de faire ».
Le cœur du roman est plus inquiétant : qui contrôle les mots ? Qui décide de ce qui est vrai ? Et que se passe-t-il lorsque le pouvoir réussit à faire accepter une contradiction comme une évidence ?
Orwell avait lui-même connu des propagandes concurrentes pendant la guerre d'Espagne. Il avait vu des militants devenir des ennemis du jour au lendemain, des événements être réécrits et des individus disparaître des récits officiels. C'est une des raisons pour lesquelles sa pensée reste si difficile à récupérer intégralement par un camp politique.
Et Mrs Orwell rappelle opportunément qu'Orwell n'est pas né dans le vide : son regard politique s'est construit dans un monde de guerres, de mensonges, de censures et de conflits idéologiques — avec Eileen à ses côtés.
Une autre façon de regarder La Ferme des animaux
Il y a d'ailleurs une jolie ironie à ce que cette BD parle de la fabrication d'une œuvre consacrée à la confiscation de la parole.
Dans La Ferme des animaux, les cochons finissent par contrôler le récit de la révolution. Ils réécrivent les événements, modifient les règles et font progressivement disparaître la mémoire collective.
Dans la réalité, Eileen n'a évidemment pas été effacée par un comité de cochons. Mais le mécanisme culturel est étrangement familier : l'histoire retient le nom de celui qui signe et oublie parfois celles et ceux qui ont rendu le travail possible.
C'est précisément ce que Mrs Orwell vient perturber.
Une BD qui donne surtout envie de relire Orwell
Il faut finalement prendre Mrs Orwell pour ce qu'elle est : une fiction historique engagée, pas une biographie universitaire définitive. Le livre a aussi l'intelligence de ne pas exiger que l'on connaisse déjà Orwell. Pour les connaisseurs, il propose une autre perspective sur des œuvres familières. Pour les nouveaux lecteurs, il constitue une excellente porte d'entrée vers La Ferme des animaux, 1984 et Hommage à la Catalogne.
Mrs Orwell offre surtout une excellente raison de retourner à Orwell — mais cette fois en se méfiant de toutes les citations, de toutes les icônes et de tous ceux qui prétendent savoir exactement ce qu'il aurait pensé de notre époque. Après tout, c'est peut-être la leçon la plus orwellienne de cette histoire : méfions-nous des récits trop simples, surtout lorsqu'ils nous disent qu'ils détiennent la vérité.
Publié le vendredi 28 août 2026 à 12h00
Fiches de l'encyclopédie de la science-fiction en rapport avec l'article
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