Immortalité, violence et fatigue d’exister
Disponible chez le Diable Vauvert le roman coécrit par Keanu Reeves
Quand un acteur devenu icône de la pop culture s’associe à l’un des écrivains les plus singuliers de l’imaginaire contemporaine, le résultat ne peut qu’intriguer. Le Livre d’Ailleurs coécrit par Keanu Reeves et China Miéville, n’est pas un simple roman estampillé d’un nom célèbre pour vendre, ni un produit dérivé de cinéma : c’est une œuvre hybride, ambitieuse, parfois déroutante, qui mêle action, SF et philosophie.
Keanu Reeves n’est plus seulement « l’acteur de Matrix ». Depuis Matrix jusqu’à John Wick, sa carrière est traversée par des figures de combattants fatigués, silencieux, souvent prisonniers de systèmes qui les dépassent. Cette continuité thématique trouve un prolongement naturel dans BRZRKR, comics ultra-violent qu’il a cocréé et qui sert de socle à ce roman. Face à lui, China Miéville n’est plus à présenter aux amateurs de SF et de fantasy atypiques : auteur de Perdido Street Station ou de The City & the City, il est reconnu pour son écriture dense, politique, souvent exigeante, qui détourne les codes des genres plutôt que de les servir docilement. Le roman naît donc d’un pari risqué : transformer un univers de comics brutal en une œuvre littéraire autonome, capable de parler aussi bien aux fans de SF qu’aux lecteurs de fiction spéculative plus « littéraire ». Spoiler : le pari est réussi et le roman se lit sans connaître les comics.
Le roman suit B, un guerrier immortel qui traverse les âges sans pouvoir mourir. Corps indestructible, régénération incontrôlable, violence sans fin : là où beaucoup de récits fantasment l’immortalité comme un pouvoir, ce récit la présente d’emblée comme une malédiction épuisante. Dans les premiers chapitres, le lecteur découvre un personnage captif d’un dispositif militaire et scientifique contemporain, utilisé comme une arme, disséqué, observé, exploité. Le personnage de B fait écho aux rôles emblématiques de Keanu Reeves : figures taciturnes, fatiguées, prisonnières de systèmes violents. Cette continuité donne une authenticité inattendue au projet. En parallèle, le récit remonte le temps et esquisse les origines mythiques de B, dans un passé si ancien qu’il touche presque au mythe fondateur. Là où beaucoup de récits traitent l’immortalité comme un pouvoir enviable, Le Livre d’Ailleurs en montre la dimension profondément aliénante. L’éternité n’apporte ni sagesse, ni paix, seulement la répétition et la perte.
Dès le départ, le roman annonce sa couleur : ce ne sera pas une simple succession de combats, mais une réflexion sur le temps, la répétition, la mémoire et l’usure de l’existence. Le ton est donné, brutal et dérangeant. Mais la violence ici n’est jamais glorifiée. Les scènes d’action sont sèches, rapides, et même choquantes. Le corps de B est un corps en souffrance qui se brise et se recompose sans cesse. Le roman refuse toute exaltation héroïque. B ne se bat pas pour sauver le monde ni par goût du combat, mais parce que c’est la seule chose qu’on attend encore de lui. L’alternance entre présent technologique et passé quasi mythologique donne au début du livre un rythme fragmenté, parfois déstabilisant, mais volontaire : le lecteur est plongé dans la même désorientation temporelle que le personnage principal. On sent clairement la patte de China Miéville dans la structure fragmentée, les passages quasi poétiques, et le refus de toute narration trop confortable. Ce récit demande un vrai investissement !
Le Livre d’Ailleurs est un roman de science-fiction adulte, sombre, parfois inconfortable, qui détourne les codes du récit d’action pour proposer une méditation violente sur le temps et l’impossibilité de la fin. Ce n’est ni une simple adaptation de comics, ni un caprice de célébrité, mais une œuvre sincère, marquée par une vraie vision.
Publié le lundi 2 mars 2026 à 08h00
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