Rencontre avec Bertrand Campeis
Pour l'amour de l'imaginaire et de l'histoire

Nous vous avons parlé récemment d'un recueil de nouvelles Dimension Uchronie qui jouait élégamment avec l'histoire et l'imaginaire. Nous avons rencontré l'homme responsable de cet effervescence créative. Bertrand Campeis est historien et lecteur gourmand de romans, bandes dessinées et mangas, amateur de cinéma aussi. Il répond aujourd'hui à nos questions. 

Bertrand, d'où est venue l'idée de faire une anthologie urchronique ?

Comment on est-on arrivés là ? Tout a-t-il commencé en 1999 lorsque je découvris l’essai d’Eric B. Henriet, L’Histoire revisitée Panorama de l’uchronie sous toutes ses formes qui me fit tomber amoureux d’un sous-genre de la SF, moi l’étudiant en Histoire. De rencontres (Eric puis plein d’autres) en lectures, je découvris un monde qui me permit de sortir de ma coquille, de ne plus me sentir décalé, à l’ouest, différent. L’uchronie me permit d’écrire des critiques, de bosser sur des sites avec des personnes qui devinrent des amis (disparu maintenant comme Uchronies du regretté Kévin Bokeili ou toujours au firmament comme ActuSF avec Jérôme Vincent). De fil en aiguille, je découvris un milieu, celui du Fandom SFFF, j’entrais dans un jury, celui du Prix ActuSF de l’uchronie et un jour je trouvais un drôle de mail. Karine Lhisbei, amie et super blogueuse me proposait d’écrire à plusieurs mains un petit guide pour faire découvrir l’uchronie. Je dis oui de suite. L’enfer commença après. Souffrant d’une peur de l’échec abyssale ainsi que d’un syndrome de l’imposteur assez conséquent (sans parler d’une dépression bien installée) je me retrouvais à repousser l’échéance de l’écriture par peur de l’échec. J’allais échouer. Forcément. Comme pour tout. Et puis petit à petit tu apprends à lâcher du lest. Tu écris, tu réécris, tu corriges. Tu essaies. Tu te prends au jeu. Le guide de l’uchronie a été rendu dans les temps, il marche bien et il a été réédité il y a peu avec des modifications (rajouts, corrections). Et soudainement je me suis rendu compte que je voulais continuer, j’ai donc écrit des postfaces (pour Swastika Night, pour Underground Airlines entre autres) et j’ai commencé à rédiger des articles pour la revue Animeland (j’ai une grande passion pour les dessins-animés en général). J’avais déjà rencontré Philippe Ward lors de salons et il m’avait dit un jour que si je le souhaitais je pouvais venir diriger un Dimension sur le thème de l’uchronie. Pendant longtemps je ne m’en suis pas senti capable. Puis j’ai accepté. L’écriture, la SF m’ont amené à rencontrer des personnes, à parler, à découvrir d’autres points de vues que le mien. Diriger une anthologie m’a permis de me rendre compte qu’on rencontre des autrices et des auteurs, ielles viennent avec leurs histoires, celles-ci ont un message à faire passer ou pas. Ielles viennent dans un but de rencontre, de partage. Et c’est ce que je ressens à chaque fois qu’on me contacte avec une histoire à me proposer.

Bon rembobinons un peu : Philippe Ward me donna quelques conseils, je lançais un appel à textes et me retrouvait très vite avec beaucoup de nouvelles. Je suis quelqu’un qui est marqué avant tout par l’ambiance d’une nouvelle ou d’un roman. C’est un peu comme quand j’écoute de la musique, c’est ce que va me faire ressentir qui me parle avant tout. Qu’importe que l’exécution (l’écriture) soit parfois maladroite : ça se travaille, rien n’est inné, rien n’est figé. L’idée prévaut sur le reste. Maintenant je reste aussi subjugué par la façon dont certaines phrases sont ciselées, et vous marquent profondément. Mais en premier lieu, j’ai donc lu plein de nouvelles, dit oui très vite à celles que je trouvais intéressantes et je me suis retrouvé avec beaucoup de nouvelles. Là j’ai commencé à me dire qu’une anthologie ne suffirait pas. Alors je me suis dit soyons fous, allons au bout des choses, faisons plusieurs anthologies. Même si j’adore lire en français, j’ai eu envie d’incorporer des nouvelles étrangères. J’ai la chance d’avoir un couple d’amis traducteurs Hermine Hémon et Erwan Devos. Ils se sont proposés spontanément pour m’aider dès le départ, que ce soit pour la traduction ou pour relire : Hermine m’a toujours, et beaucoup, aidée dans les relectures. Grâce à eux, j’ai pu dialoguer avec des auteurs et des autrices américains. En premier lieu cela a été Jerry Oltion, que l’on a contacté au débotté pour acquérir la seule nouvelle uchronique qu’il a écrite, Red Alert. Il a accepté avec enthousiasme et a répondu à quelques questions (toujours foutrement longues de ma part) pour nous éclairer sur celle-ci. Depuis Hermine me file un coup de main en continu en m’aidant à relire les nouvelles que je reçois : cela me permet d’avoir un autre point de vue que le mien et de voir certains aspects qui m’auraient échappé. Tant qu’à aller à fond dans le délire, j’ai également contacté une amie illustratrice, Tiffanie Uldry, pour lui demander si elle acceptait de me faire trois couvertures pour chaque anthologie. J’ai fixé un prix, elle a accepté et j’ai commencé à réfléchir sur ce qu’on pouvait faire comme couvertures. Au début je pensais à des affiches de voyage, façon uchronique avec un Paris, un New-York différent (j’avais été très enthousiaste devant la couverture de New Hokkaido de James McNaughton et je m’étais dit que ça serait sympa). Au final, on est partis sur une idée plus simple et plus visuelle : présenter des statues uchroniques ! La première est donc une statue de Marianne construite en lieu et place de la Tour Eiffel dans un monde où la Révolution Française a triomphé sans passer par le reste, la seconde sera celle d’une femme samouraï brandissant le drapeau d’un Japon bien différent, et avec une belle winchester 66 en prime (le point de divergence uchronique étant la guerre de Boshin en 1868) et la dernière représentera une statue bien différente en lieu et place de la statue de la liberté. Bref j’ai mes trois grâces uchroniques, dont l’histoire est racontée succinctement en quatrième de couverture.

Bossant dans mon coin, j’ai compris tardivement que c’était bien joli mais que j’avais oublié la charte graphique de Rivière Blanche, qu’il a fallût intégrer (ah l’enthousiasme du débutant où tu te pointes et tu découvres que tu aurais dû demander bien avant ce qu’il était possible de faire). Et puis vint la relecture et les corrections : j’ai eu de la chance de bénéficier de l’aide de deux amies, Laurence et Marie, qui m’ont aidées du mieux qu’elles ont pu pour les relectures finales.

Une fois le premier tome sorti tu te dis que tu peux traîner un peu, et au final je viens de me remettre au boulot pour le deuxième volume.

Un deuxième volume, excellente nouvelle ! Où en est la conception de ce second tome?

Pour Dimension Uchronie 2 il y aura une préface écrite par Etienne Barillier, la plupart des nouvelles seront celles d’auteurs car je souhaite faire un ultime volume composé en très grande partie d’autrices. Il y aura deux nouvelles étrangères. L’une traduite par Hermine Hémon et Erwan Devos The Wind Blown Man d’Aliette de Bodard, l’autre est encore en cours d’achat donc ça sera une surprise. Après avoir mis en avant Zoé Dangles pour sa nouvelle Celle qui glisse sur les ondes dans Dimension Uchronie 1, cela sera au tour d’Amélie Bousquet avec une nouvelle imaginant une drogue permettant d’altérer le temps.

On me dit dans l'oreillette que ce sera une trilogie ?

La troisième (et théoriquement dernière) anthologie, qui devrait paraître en fin d’année aura donc en grande partie des autrices, y compris au niveau des nouvelles étrangères. J’ai demandé à deux personnes proches, et très impliquées dans le domaine uchronique, de bien vouloir écrire une préface, et Philippe Ward va écrire une postface. La nouvelle mise en avant sera celle de Bénédicte Coudière et s’intitule Quand se couche le dernier soleil : la couverture lui fera écho. Il y aura deux nouvelles étrangères : The lady astronaut of Mars de Mary Robinette Kowal, qui sort pour la première fois et en exclusivité dans cette anthologie, et Bondye Bon de Monique L. Desir, qui sera introduite par Valérie Lawson. Les deux sont traduites par Hermine Hémon et Erwan Devos. Il y aura forcément des surprises : Pierre Léauté veut sortir une nouvelle pour chaque anthologie et il est en passe de réussir son pari (dans Dimension Uchronie 2 il jouera avec le personnage de King Kong, il en parle ici), et je continue de recevoir des sollicitations.

Vous souhaitez tenter l’aventure ? Envoyez-moi un mail à campeisbertrand[at]yahoo.fr en précisant dans l’objet Proposition Dimension Uchronie. Faites une courte bio, pas plus de deux lignes, indiquez-moi le nombre de signes espace compris et mettez votre nouvelle en PJ sous format Word. J’accepte des sollicitations jusqu’à mi-février et je vous répondrais très vite !

En quelques mots, qu'est l'uchronie pour toi ?

L’uchronie, pour moi, c’est s’interroger sur notre monde, notre perception de l’Histoire, réfléchir au libre arbitre, tester diverses possibilités, nous permettre de nous interroger sur ce que nous pensons comme acquis. Que ce soit avec humour, en voulant faire une histoire différente mais la plus plausible qui soit, ou en imaginant la pire des histoires possibles. Et c’est des rencontres, des discussions, de la passion. C’est cela que je retiens à chaque fois que je lis une nouvelle, un roman, on rencontre quelqu’un d’autre, on discute, on découvre autre chose. Un autre point de vue, une autre Histoire, et c’est toujours le même plaisir.

Merci Bertrand pour cette passionnante discussion. 

Merci à vous.

Auteur : Nathalie Z.
Publié le samedi 2 février 2019 à 09h00

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