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Critique de la bande dessinée : Snowtown #1 [2007], par Nicolas W.

Avis critique rédigé par Nicolas W. le lundi 28 février 2011 à 02h09

De l'autre côté du pont...

"Ca va au-delà de votre arrangement avec le commissariat, si j'ai tout bien suivi. Vous bossez en solo ? Je m'en fous aussi. Faites comme vous voulez. Le truc, c'est qu'ici, on ne peut pas gagner. On est en enfer. Vous et moi. Et je me dis qu'on vous a transféré ici juste pour pas que je crève seul. Et ça, je vous en suis reconnaissant. Je crois qu'on va bien s'entendre."

Eisner Award Meilleure série régulière 2006 - Eisner Award Meilleure nouvelle série 2006

Qu'arrive-t-il quand deux génies s'associent ?  Les éditions Delcourt tentent de répondre à cette question en publiant Snowtown, premier volume de la série Fell. L'espace de huit chapitres, nous sommes conviés à suivre l'inspecteur Richard Fell dans sa plongée au cœur d'un quartier pas comme les autres. Au-delà du pont s'étend Snowtown, un enfer sur terre. Défiguré par l'immondice et ravagé par l'abjection humaine, le nouveau lieu de travail de Fell ne connaît pas la justice. Et justement, c'est ce que Rich veut apporter avec lui. Pour mettre en scène ce véritable roman noir à la sauce comic, on retrouve le génial Warren Ellis (Transmetropolitan, Global Frequency ...) accompagné par un dessinateur bien connu pour l'âpreté et la noirceur de son trait, l'australien Ben Templesmith (30 jours de nuit, Wormwood...). Nul besoin de dire à quel point la conjugaison de ces deux talents laisse espérer un grand moment.

Dès les premières pages, Snowtown impose sa marque. D'une noirceur absolue, le quartier devient rapidement le premier acteur de cette fresque désespérée. Plus glauque qu'un Sin City, la ville se conçoit comme le reflet de ses habitants. On découvre ceux-ci au fur et à mesure des investigations de l'inspecteur Fell. Chaque chapitre se consacre à une enquête particulière - à l'exception du dernier qui donne une vision plus globale de la situation -  et permet à Warren Ellis de disséquer les vices humains un par un. On croise un voleur de fœtus, un junkie ultra-violent ou encore une none sociopathe portant un masque de Nixon. On côtoie une humanité déchue et condamnée à un éternel purgatoire. Pour les agents de police et les quelques gens normaux du coin, l'enfer se cache à chaque coin de rue. Inévitablement, on pense à une version infiniment plus désespérée de La Ville de Transmetropolitan. Et ce n'est pas un hasard si Richard Fell partage beaucoup du cynisme et de cette obsession de la vérité du regretté Spider Jerusalem.

L'inspecteur Fell reste l'élément central de ce tableau d'épouvante. Avec Mayko, il détient la seule part de normalité d'un monde qui part à vau-l'eau. Son humour corrosif et sa lucidité glaciale vis-à-vis de ce qui l'entoure font de lui un personnage exquis. En évoluant parmi une humanité renvoyée à ses pulsions les plus viles, il endosse le rôle d'un ange rédempteur submergé par les péchés de ceux qu'il est censé protéger. Parmi ceux-ci, on retrouve son supérieur, le lieutenant Beard, un homme brisé et dont le désespoir l'entraîne toujours plus loin vers les affres de la folie. Mais également la jeune Mayko, la possible âme sœur de notre détective, qui semble hanter Snowtown au beau milieu de son bar désert. Le reste des habitants, en dehors de la majorité de détraqués et de criminels, s'efface derrière leurs portes et leurs verrous. Car petit à petit, tout disparait à Snowtown.

Le lecteur s'enfonce ainsi avec Richard Fell dans Snowtown et perd peu à peu foi en l'humanité. L'espoir, la compassion, la civilisation ou l'amour, ces valeurs n'ont plus cours dans cet endroit oublié des dieux et envahi par les démons. Le discours d'Ellis surprend puisque, malgré son entêtement à préserver les dernières bribes d'innocence dans cet univers à l'agonie, le scénariste dresse un portrait sans concession de l'homme. Sans superpouvoirs pour masquer leur sauvagerie, les habitants de Snowtown esquissent au fil des pages le visage le plus terrible qui soit de la nature humaine. Et comme une oasis dans le désert, Fell se dresse, seul, irréel.

Outre la narration réglée au millimètre près et le ton désespérant de l'œuvre, c'est sa mise en images par Templesmith qui achève le lecteur. Avec son style simpliste et glauque, il apporte le cachet graphique indispensable à un tel comic book. Rudes la première fois, ses planches s'imposent d'elles-mêmes. Aucun artiste n'aurait pu mieux faire germer Snowtown que Templesmith. De surcroit, la colorisation de l'ensemble ne déçoit pas, bien au contraire. Dans des tons crépusculaires et maladifs, le dessin de l'australien gagne encore en qualité. Seul regret, la parution gravement retardée de la suite à cause de la destruction accidentelle des fichiers contenus dans l'ordinateur d'Ellis. Il faudra donc prendre son mal en patience pour retrouver Richard Fell.

"On m'appelle pour un cambriolage et en route on me signale qu'en fait, on a affaire à un dingue. Du coup, je sais qui il s'agit. Ronald Corry m'avait dit qu'il allait s'acheter son propre mannequin afin de réduire sa compulsion à fracasser des vitrines pour en voler dedans à des fins... sexuelles. Il a essayé mais quand il a vu celui-ci, dans son costume de soubrette, il n'a pas pu résister. Il refuse de cracher les dessous. Il dit qu'il les a bien gagnés, et qu'en plus, elle l'a cherché, la salope."

La conclusion de à propos de la Bande Dessinée : Snowtown #1 [2007]

Nicolas W.
92

Lauréat de deux Eisner Award plus que mérités, Fell impressionne. Glauque à souhait, Snowtown introduit une série noire sans compromis où le mot survivre prend tout son sens. Inspirez profondément, et plongez si vous l'osez.

Que faut-il en retenir ?

  • Le dessin de Templesmith
  • Le quartier de Snowtown
  • La fresque noire de l'humanité
  • Le personnage de Richard Fell
  • Le discours d'Ellis
  • Le dernier chapitre

Que faut-il oublier ?

  • Une longue attente avant la suite
  • Un graphisme rude au premier abord

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