Critique Le Monde englouti [1964]

Avis critique rédigé par Bastien L. le jeudi 2 juillet 2026 à 09h00

Waterworld

« Bientôt, il ferait trop chaud.
Il était un peu plus de huit heures ; du balcon de l'hôtel, Kerans observait le soleil se lever derrière les bosquets touffus de gymnospermes géants qui envahissaient les toits des grands magasins abandonnés à quelque quatre cent mètres de là, sur la rive est de la lagune. On ressentait pleinement l'implacable ardeur du soleil, même à travers la masse vert olive des frondes. Les durs rayons réfractés qui frappaient ses épaules et sa poitrine nues faisaient perler les première gouttes de sueur et il mit une paire d'épaisses lunettes de soleil pour se protéger les yeux. Le disque solaire ne formait pas une sphère aussi nette, mais une grande ellipse étalée qui, à l'orient, se déployait sur l'horizon, comme une boule de feu colossale ; son reflet dans la lagune transformait la surface de plomb éteint en une carapace de cuivre éblouissant. »

On l'a un peu oublié mais le genre du post-apocalyptique doit beaucoup à l'écrivain anglais J. G. Ballard notamment grâce à son Monde englouti.

L'écrivain anglais J. G. Ballard (1930-2009) est aujourd'hui plus connu pour ses œuvres adaptées en film tels que Empire du Soleil et Crash, des œuvres qui sont loin des premières qui l'ont fait connaître au début des années 1960. Alors jeune auteur publiant des nouvelles dans des revues telles que Science Fiction Adventures (dont celle qui deviendra Le Monde englouti), il se lance dans la rédaction de quatre courts romans aujourd'hui connu sous le nom non-officiel de La Tétralogie des apocalypses. Quatre romans mettant en scène des apocalypses liés à des événements climatiques avec d'abord le vent dans Le vent de nul part (1961) puis l'eau dans Le Monde englouti qui nous intéresse ici. Une œuvre de 1962 qui connut une rapide traduction en France grâce à Denoël en 1964 qui l'intégra ensuite dans sa glorieuse collection poche Présence du futur. Depuis, le roman a régulièrement été réédité chez nous ayant le statut d’œuvre culte du récit post-apocalyptique (dans le sous-genre climate fiction) comme de la science-fiction en général.

Le roman se déroule au milieu du XXIIème siècle alors que la Terre est en proie à de très fortes chaleurs depuis plus d'un siècle suite à un dérèglement solaire ayant eu un impact dramatique. Les températures ont donc fortement augmenté noyant les continents après la fonte des glaces tandis qu'une biodiversité tropicale a envahit les quelques terres encore disponibles. De plus, les espèces s'étant le mieux adapté à ce changement ont connu des mutations notamment les reptiles, sauriens et autres espèces type crocodiles. C'est dans ces conditions qu'on suit l'histoire du biologiste Robert Kerans qui est en mission pour les Nations Unies dans ce qui reste d'une ancienne métropole européenne dont il habite un appartement en haut d'une tour dont le sommet est émergé. Il partage ses journées entre ses travaux scientifiques sur l’évolution de la biodiversité aux côtés de son collègue Dodkin, ses relations compliquées avec l'armée les accompagnant ou ses visites à la charmante Béatrice Dahl (sic) vivant en ermite dans une autre tour. Néanmoins, il va devoir bientôt quitter son lieu de vie sans qu'il en est pour autant l'envie. De plus, les personnes présentees commencent à faire d'étranges rêves semblant les éloigner de leur humanité actuelle...

Commençons indélicatement par les défauts de ce roman. Il est clairement divisé en deux parties et la seconde s'avère plus faible que la première tant elle a du mal à faire aboutir les pistes lancées dans la première. De plus, il a inévitablement vieilli par certains côtés dans le sens où il était difficile à l'époque pour Ballard d'aller au bout de ses idées en terme de violence comme de sexe apparaissant ici assez timorés. De même, le seul personnage féminin du roman est juste un corps dont les tenues sont bien plus décrites que son caractère sans oublier les personnages noirs très caricaturaux, "parler petit nègre"inclus. Malgré cela, le court roman (220 pages en poche) est très plaisant à lire dans sa première partie. La découverte des lieux et la description par petites touches de l'apocalypse climatique fonctionnent à merveilles. De plus, on suit avec intérêt les hésitations de Robert Kerans qui s'éloigne de plus en plus d'une humanité qui se détache aussi d'elle-même. Les interactions avec les autres personnages sont très bien travaillées car chacun représente une philosophie différente entre une froide acceptation de la situation, un regard porté vers le passé, une recherche de solutions comme un abandon des modes de vies anciens... 

Tous ces débats qui alimentent le roman permettent de mettre en avant le talent du jeune J. G. Ballard (32 ans au moment de la parution originale du roman). Il y déploie un style qui est complètement au service de son récit avec une langueur et une description étouffante des lieux sans oublier une réelle maîtrise d'un jargon scientifique large pour nous expliquer le cataclysme et ses conséquences. De nombreux passages offrent des descriptions saisissantes d'un nouveau monde où l'ancien y a été intégré de force et réutilisé par de nouvelles espèces. Des descriptions qui nous font aimer la SF pour ses ambiances si différentes et son ouverture des possibles qui nous font ici frissonner. Ce roman vaut aussi pour l'intégration réussie des espèces animales au sein du roman racontant la lutte qu'est en train de perdre l'humain face à un nouveau règne animal qui s'installe avec une lenteur justifiée par une certaine implacabilité. Ballard s'intéresse aussi à la psyché humaine à travers un héros qui anticipe ceux solitaires assez classiques du genre post-apocalyptique. Sauf qu'ici, on voit un personnage qui va devoir s'arracher à l'humanité de différentes manières avec notamment quelques pistes sur un retour en arrière psychologique qui ne sont malheureusement pas assez abouties ici. Enfin, le roman a une résonance actuelle évidemment assez forte sur les conséquences du réchauffement climatique que nous connaissons. Comme l'impression de lire un rapport très pessimiste et bien plus violent du GIEC...

On vous le conseille si vous aimez Waterworld, Apocalypse Now, The Last of Us...

La conclusion de à propos du Roman : Le Monde englouti [1964]

Auteur Bastien L.
74

Le Monde englouti est un des romans qu'il faut avoir lu pour qui aime le genre du post-apocalyptique via une catastrophe climatique très bien décrite. Un récit très prenant dans sa première partie (un peu moins dans la seconde) qui offre des paysages aussi désolés qu'engloutis qui marquent ainsi que des réflexions intéressantes sur une condition humaine mise à mal de différentes manières.

On a aimé

  • La première partie
  • La description d'un monde pris par les flots
  • Une humanité en perdition

On a moins bien aimé

  • La seconde partie
  • Des personnages secondaires peu travaillés
  • Cela a pris son coup de vieux par certains aspects

Livres – Sélection Amazon

Liens rémunérés : en tant que Partenaire Amazon, SFU peut réaliser un bénéfice sur les achats remplissant les conditions requises.

Retrouvez les annonces de nos dernières critiques sur les réseaux sociaux

Sur Facebook | Sur Twitter

Critiques liées

  • Voir la critique de La Forêt de cristal
    85

    La Forêt de cristal

    par Manu B. | Lecture : 3 mn 39

    En noir et blanc : La forêt de cristal est un roman troublant, représentant l'humanité aux abois, en période de crise mondiale où la folie est peut-ê…

  • Voir la critique de Sécheresse
    80

    Sécheresse

    par Manu B. | Lecture : 2 mn 50

    La désertification de l'âme : Après le monde englouti, James Graham Ballard nous livre une autre de ses visions apocalyptiques incroyablement réalistes. Un roma…

  • Voir la critique de Le Monde englouti
    80

    Le Monde englouti

    par Manu B. | Lecture : 3 mn 13

    Retour au Trias : James Graham Ballard écrit avec Le monde englouti l'un des quatre romans post-apocalyptiques les plus marquants de la SF.