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Critique du Roman : Les ruines

Avis critique rédigé par Nicolas L. le lundi 2 avril 2007 à 10:57

La colline à des yeux… et des dents

Stacy émergea de la tente. Elle hésita un instant sur le seuil, regarda fixement Amy, les yeux rivés sur le filet de salive pendu à ses lèvres, sur la mare de vomi s’étalant entre ses pieds. Stacy pliait les yeux, éblouis par le soleil. Elle voit sans voir, pensa Amy. Puis elle se tourna vers l’appentis, vers Mathias. - J’ai besoin du couteau, dit-elle.
Les Ruines est le deuxième thriller de Scott Smith, un talentueux écrivain américain devenu une célébrité suite à l’excellente adaptation d’Un Plan Simple, il y a déjà quelques années. Roman de 400 pages, édité par Michel Lafon, résolument fantastique et horrifique, Les Ruines arrive d’outre-atlantique avec une solide réputation, en partie grâce à l’achat de ses droits d’adaptation cinématographique par un certains Steven Spielberg. Alors, un gage de qualité ?
Oui, à mon avis, il n’y a aucun doute. En tout cas, pour cette fois-ci. Car Les Ruines est une œuvre qui m’a littéralement scotché durant toute sa lecture. Oh, ce roman ne plaira pas à tout le monde. Certains vont le trouver trop lent, d’autres trop dur, l’accusant (à juste titre ?) d’une violence gratuite. Le style d’écriture peut également gêner. Ce fut d’ailleurs mon cas durant les premières pages. Habitué et appréciant les écritures sophistiquées et alambiquées, j’ai été tout d’abord perturbé par ce ton bref et incisif, un style descriptif quasi télégraphique, avec une excessive répétition de mots, à la manière d’une composition scénaristique. Puis, je me suis rendu compte qu’il était parfaitement adapté à l’atmosphère ‘’panic room’’ voulue par la matière de l’ouvrage et j’ai rapidement assimilé le rythme étrange qui en résulte… Pour finalement être complètement absorbé par le récit.
Les Ruines, c’est un peu comme du Stephen King période Simetierre. C’est dérangeant, furieusement viscéral et finalement très introspectif. Scott Smith profite en effet que le récit se déroule durant une période très courte pour exposer de manière très impudique les différents points de vue de chaque protagoniste et forcer le phénomène d’identification. Il dissèque, sa plume faisant office de bistouri, les états d’âmes de ces êtres humains plongés en pleine période de crise. Il en résulte une exploration psychologique des personnages génératrice de malaise, qui peut soi agacer, soit passionner. Mais qui en aucun cas ne peut laisser indifférent.
Comme bon nombre d’auteurs contemporains américains spécialisés dans le thriller et l’horreur, l’auteur s’attache également à fragiliser progressivement ses personnages, allant même jusqu’à les souiller à l’extrême. Une procédure de descente aux Enfers choquante mais efficace, d’autant plus que durant de nombreuses pages, il nous a précédemment familiarisé avec eux, nous présentant de manière concise mais précise leur nature sociale et finalement, leur ressemblance avec nous, les lecteurs. J’admet que le procédé peut paraître à certains excessif, mais le résultat est là, et c’est bien l’essentiel.
Au cours de la lecture, on en vient alors à se poser donc souvent la question suivante : « merde, qu’est-ce que j’aurais pu faire dans cette situation ? ». L’absence de réponse qui en résulte, confirmée par la mise en forme de la totale impuissance des protagonistes, nous amène à compatir à leur sort, puis à carrément s ‘identifier. Pour autant que l’on veuille bien jouer le jeu, et que l’on ne soit pas éjecté du récit par l’excès de gore, le résultat est totalement saisissant.
Car, avec cet acharnement à décortiquer les pensées désespérées et nihilistes des protagonistes, l’omniprésence du gore est l’élément le plus caractéristique des Ruines. Le vrai gore, loin du grand guignol exubérant qui fait plus sourire qu’autre chose. Non, là on est dans le domaine du glauque, du sale, de la souillure et de l’excrément. Dans le domaine de la déchéance de la dignité humaine, quand l’individu se retrouve réduit à un amalgame complexe de chairs, de graisse et de muscles voué à l’inéluctable putréfaction. L’homme biodégradable. A plus ou moins long terme…
Par contre, j’ai été un peu gêné par le dénouement. Même si l’auteur, je le comprend, désirait achever son roman de manière paroxysmique, j’ai personnellement trouvé la conclusion trop précipitée. Cette escalade d’évènements dans les dernières pages a quelque peu cassé mon rythme de lecture, ce qui m’a un peu éloigné du récit. J’aurais préféré qu’il conclue son histoire de la même manière qu’il a introduite et développée, quitte à rajouter cent pages. Mais peut-être que j’ai eu cette réaction car je ne désirais pas que mon expérience s’achève si vite. C’est que j’y étais moi aussi, sur cette putain de colline…

80

Les Ruines est un roman qui ne peut laisser indifférent. Personnellement j’ai adoré. J’ai adoré cette expérience, que l’on pourrait classer pompeusement comme une sorte d’introspection horrifique proche de la psychanalyse, mais qui est aussi, et surtout, un thriller terrifiant et terriblement immersif. Par contre, je conçois que l’on ne l’aime pas. Les raisons en sont multiples ; échelle de temps presque naturelle, excès de gore, style d’écriture particulier, inéluctabilité de l’enjeu et des conséquences. Mais à tous ceux qui auraient un doute lors de la lecture des premières pages, je ne dirais qu’une chose : « persévérez et, comme moi, il y a des chances que vous ne regrettiez pas ! »

Critique de publiée le 2 avril 2007.

Que faut-il en retenir ?

  • Une atmosphère glauque et terrifiante
  • Un souci du détail dans le morbide
  • Très immersif

Que faut-il oublier ?

  • Un goût pour le gore qui peut rebuter
  • Un style d’écriture très « primaire »
  • Exposition psychologique importante entraînant une narration lente

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