Entretien avec... Thomas Day

Publié il y a 4 ans par Manu B.

Pour la sortie de Women in chains et Du sel sous les paupières

A l'occasion de la sortie simultanée de ses deux oeuvres, Du sel sous les paupières, aux éditions Gallimard Folio SF, et Women in chains, aux éditions ActuSF, Thomas Day, entre autres l'auteur de La Voie du SabreLe Trône d'ébène et La Maison aux fenêtres de papier, nous a accordé un entretien pour nous parler de deux oeuvres aux antipodes l'une de l'autre.Géographiquement et littéralement parlant.

Bonjour Thomas Day.
En ce seul mois d'avril, ton actualité est bouleversée par deux parutions alors qu'on ne t'avait pas lu en grand format depuis à peu près trois ans. Peut-on parler de coïncidence quand deux projets aboutissent quasiment en même temps ?

T. D.: Tu oublies Daemone (paru en 2011) que je considère presque comme une nouveauté, vu le temps que j'ai passé à le réécrire, le repenser, etc. Mais je comprends ce que tu veux dire. Il n'y a aucune coïncidence dans les dates de parutions, j'ai proposé dès le départ à mes éditeurs que ça sorte en même temps. Des parutions à quelques mois d'intervalle aurait pénalisé le titre qui venait en second, notamment en termes de presse. Là, le risque c'est que les deux titres se cannibalisent, mais je n'y crois pas trop, ils sont courts tous les deux et, par exemple, Jean-Claude Vantroyen dans Le Soir a fait un (chouette) article sur les deux livres.

C'est vrai, j'avais oublié Daemone (1) qui était comme un nouveau roman, même pour ceux qui l'avaient lu.   
Women in chains (2) et Du sel sous les paupières (3) sont en outre deux oeuvres radicalement différentes. Le premier est, rappelons-le, un recueil de nouvelles, des textes au ton cru ou aux propos parfois très durs sur la violence faite aux femmes, tandis que l'autre est un roman qui relate une romance. Est-ce que ce fossé entre les thèmes traduit une forme de schizophrénie ou un besoin de surprendre le lecteur ? 
 
T. D.: Dieu merci tous les auteurs qui ont plusieurs facettes ne souffrent pas de  schizophrénie. Ce sont deux projets littéraires qui n'ont pas grand chose à voir (en même temps, j'aime pas l'idée d'écrire deux fois le même livre, ou une série).
Women in chains est arrivé à un moment où je n'en pouvais plus de parler avec des copines qui avaient été violées/attouchées enfant/battues, de voir des news là-dessus dans le journal, à la télé, etc (sans parler des films où le viol est si bien filmé qu'il devient "érotique", "esthétique"). Y'a un moment, tout ça s'accumule et faut que ça sorte. C'est très égoïste comme démarche, je vais même pas essayer de faire croire que j'ai écrit ce livre pour d'autres que moi. J'ai essayé d'être le plus précis possible dans mes excès, mais j'ai conscience que Women in chains est un numéro d'équilibriste. Pour le moment, j'ai de très bons retours de lectrices et des retours plutôt mitigés de lecteurs. C'est très drôle à observer (les hommes dans l'ensemble n'aiment pas, ne sont pas touchés par le personnage de Cassandra, alors que chez les femmes, il fonctionne bien pour ce que j'en sais).
Du sel sous les paupières , c'est au départ une novella (publiée dans l'anthologie de Daniel Riche Futurs antérieurs ) dont je n'étais pas content. Que j'ai réécrite une fois en roman jeunesse, inachevé, puis une seconde fois, l'esprit plus libre. Je voulais écrire un conte "européen" avec de grandes figures européennes, des machines gigantesques, des elfes, le Roi des Aulnes. C'est un peu un catalogue. Je voulais aussi écrire sur l'amitié et ce qui vient après le coup de foudre (on a tous eu un coup de foudre ; le plus intéressant c'est ce qui se passe après). C'est un livre que j'ai écrit pour mon fils Judicaël, parce que son prénom vient en grande partie de la novella originelle et que je ne pouvais pas laisser ce truc à mon fils, il fallait que je fasse mieux. Si possible beaucoup mieux.

De l'un à l'autre, on a du mal à se rendre compte qu'il s'agit du même auteur mais Du sel sous les paupièresse distingue vraiment des derniers textes. Est-ce que ce roman est un tournant pour toi ?

T. D.: Je ne vois pas de tournant, car je n'ai pas réécrit depuis, à part un des textes de Women in chains . Là, je me concentre sur un projet BD qui m'excite beaucoup et qui sera très "sexy" enfin je l'espère. Avec une battante comme héroïne principale. Si ça marche j'ai d'autres projets BD, notamment autour de Du Sel sous les paupières qui, à mon avis, s'y prêterait bien. On m'a souvent parlé de Loisel au sujet de ce roman, donc il y a des passerelles qui se créent naturellement chez le lecteur .

Tu n'as pas écrit beaucoup de roman se déroulant en France, t'aventurant plutôt dans des pays exotiques et souvent éloignés. Qu'est-ce qui t'a ramené en France, et en particulier du côté de Saint-Malo ?

T. D.: Comme je le disais, c'est tiré d'une novella écrite en 1998, donc je reviens sur les lieux de mon crime . Evidemment, j'adore Saint-Malo, la Bretagne, la mer, etc. Comme j'aime l'Ecosse, et il va falloir d'ailleurs que je m'y remette tôt ou tard, un gros trucs sur les dragons.

Women in chains est en fait composé de textes plus engagés. Dirais-tu que forcément à travers le vernis de la violence, c'est un manifeste pour la femme, une sorte de déclaration d'amour ?

T. D.: Je n'aime pas ce mot "engagé" . J'écris et je publie, ma place dans la société découle de ce que j'écris et publie. Je n'écris pas pour m'engager. J'écris juste pour moi (et je publie parce que ça met des steaks dans le frigo, ne tournons pas autour du pot, même si écrire a pour moi (mon équilibre) plus d'importance que publier). J'aime pas non plus le mot "manifeste" et je ne crois pas que Women in chains soit une déclaration d'amour. Y'avait un truc comme ça sur le premier projet de 4e de couverture et je l'ai fait virer. J'ai écrit Women in chains pour moi (il n'y a qu'en écrivant des trucs de ce genre que je trouve la force de supporter le monde dans lequel je vis, et dans lequel mes enfants grandissent), si ça "touche" quelques femmes, tant mieux ; si ça met mal à l'aise quelques hommes, tant mieux aussi.   J'irais même plus loin, ce n'est pas à moi de donner un "rôle" au livre, de parler de son statut, c'est aux gens, ils s'en emparent ou pas. Ils y trouvent quelque chose ou rien ou juste du dégoût. J'ai fait mon taf' : le livre est fini et j'en suis fier (ce qui m'arrive pas si souvent que ça). Je suis vraiment content d'Actusf sur le coup, car ils sont entrés dans le projet, ont bien senti le truc, on joué le jeu jusqu'au bout (la préface, la couverture) et même au-delà. J'suis éditeur, je sais à quel point c'est rare et précieux.

L'un et l'autre sont, dans des genres et pour des raisons différents, vraiment réussis. J'ai personnellement, bien qu'à petite dose, préféré le style et la violence de Women in chains.
Même s'il est bien difficile de comparer, peut-on dire qu'aujourd'hui tu as atteint une certaine maturité dans l'écriture, que ton travail te satisfait plus qu'avant ?

T. D. : J'ai de plus en plus de mal à écrire, car je suis de plus en plus lent. Là, j'ai rien écrit depuis six mois. On a sans doute l'impression que j'écris beaucoup, mais mes textes sont courts et une novella comme "Eros-center" me prend autant de temps qu'un roman, si ce n'est davantage. Je laisse les textes mûrir plus longtemps qu'avant, je m'y mets vraiment quand ça me brûle les neurones et qu'il faut y aller, qu'il n'y a plus d'autre solution. C'est peut-être la maturité dont tu parles, je ne sais pas. Mais si être mûr c'est écrire des choses sérieuses, toujours avec un message, non merci. Je veux continuer à faire des trucs funs, des trucs violents, des trucs complètement excessifs, pornos, et pourquoi pas de temps en temps un truc comme "Nous sommes les violeurs", etc. 

Tu parlais de projet BD. Peux-tu nous en dire un peu plus ? 
Est-ce que ça veut dire que tu mets l'écriture entre parenthèses pour le moment?

T. D. : Pour la BD, j'en parlerai en détails quand j'aurais signé (un peu de superstition bien placée). Pour l'écriture, j'ai vraiment envie de refaire un truc au Bélial', mais je ne veux pas qu'Olivier Girard en vende 600 ex, alors je réfléchis. J'ai plein de trucs à finir, un court roman kenyan, une novella sur Magellan (l'explorateur) qui se passerait à trois époques différentes (j'ai rassemblé toute la doc, mais c'est un projet lourd et probablement pas rentable, beaucoup de recherches pour écrire 100 à 200 feuillets). Là, il n'y a rien qui se dessine vraiment ; j'ai envie d'exhumer certains de mes très vieux projets de littérature générale ; je pense aussi à un polar thaïlandais assez "extrême". On verra ça en août. Après Women in chains et Du Sel sous les paupières , il faut que je recharge les batteries.

Merci Thomas. Bonne continuation.

Entretien réalisé par email du 17 au 24 avril 2012.

(1): Daemone (éd. Le Belial'), 2011
(2): Women in chains (éd. ActuSF), 2012
(3): Du sel sous les paupières (éd. Gallimard), 2012

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