Polaris 3ème édition > Interview de Damien Coltice et David Burkle, éditeurs du jeu

Interview de Damien Coltice et David Burkle, éditeurs du jeu

Vincent L. : Je ne vais pas être d’une grande originalité pour commencer, mais pourriez-vous vous présenter à ceux de nos lecteurs qui ne savent pas qui vous êtes et ce que vous faites ?
Damien Coltice : Bonjour, je m'appelle Damien, je suis musicien d'une part et je travaille pour Black Book Editions d'autre part. Je m'occupe de la mise en page des livres, du site internet, de certaines relectures et je participe activement aux débats et aux choix internes à BBE. Et de temps à autre, mais c'est rare, je fais quelques illustrations pour Shadowrun ou Earthdawn.
David Burckle : Hello, je m’appelle David et je suis le créateur et gérant de BBE. Je gère la compta, les contrats, les licences, les commandes d’illustrations, je sers aussi de père fouettard pour la récupération des traductions/relectures/articles et je m’occupe de la ligne éditoriale générale. Quand j’ai du temps je fais de la relecture/écriture sur nos différents projets.
Vincent L. : Avant de travailler sur cette troisième édition de Polaris, connaissiez vous le jeu ?
Damien Coltice : Oui bien sûr. Mais je ne l'avais pas acheté ni même n'y avais joué. En consultant les vieilles critiques de Casus de l'époque, j'ai compris pourquoi : le jeu se faisait descendre en flamme pour son manque de clarté et pour la lourdeur de son système. Je me souviens pourtant avoir été complètement médusé par le thème et les ambiances graphiques de Polaris (j'étais alors fan de Mouclier, le dessinateur de Dragons et Sémio, édités chez Delcourt). Comme quoi, une mauvaise critique peu avoir de l'impact !
David Burckle : Je suis un fan de l’univers depuis le début mais j’avoue n’avoir jamais joué avec les anciennes règles (bon ok, je faisais du Spacemaster ce qui n’est guère mieux !). C’est d’ailleurs ce qui m’a donné envie de lancer le projet d’une troisième édition publiée avec un nouveau système.
Vincent L. : Qu'est ce qui a motivé BBE à ressusciter un jeu comme Polaris, qui n'était pas franchement un gros best-seller du jeu de rôle ?
David Burckle : hmm, vous avez des chiffres ? Parce que même s’il jouissait d’une mauvaise réputation en terme de règles, je crois que l’univers a plu tout de suite et à beaucoup de monde. Si le produit avait fait un four, il n’y aurait pas eu de deuxième édition.
Damien Coltice : Je crois que le jeu a quand même rencontré son public, pas forcément dans les ventes, mais l'imaginaire collectif. Tout le monde connait Polaris et sait que c'est un univers de grande qualité. Par contre, beaucoup n'ont pas franchi le pas commercial à cause, notamment, des défauts décrits précédemment. Le challenge était donc d'essayer d'offrir un système à la hauteur du setting. Après, ce qui a réellement motivé BBE à ce lancer dans Polaris 3 ? David et Raph sont évidemment fan de la première heure. De toute façon, ça marche toujours comme ça chez BBE : il faut qu'on soit fan du jeu pour pouvoir le défendre.


Vincent L. : Vers quelle ligne éditoriale a voulu partir BBE quant à la commercialisation et au suivi du jeu ? Cette ligne a-t-elle évolué lors de la conception de cette nouvelle édition ?
David Burckle : La ligne éditoriale a été décidée dès le départ et approuvée par tout le monde. Je ne voulais pas qu’on se contente de ressortir les suppléments d’Halloween avec de nouvelles règles, je pense que le public n’aurait pas apprécié. L’idée de base (qui n’a pas changé) c’était de sortir tout le matériel en trois volumes : règles/univers/campagne et pouvoir ensuite se consacrer au développement de tous les "sourcebooks" afin de compléter l’univers.
Damien Coltice : Je ne parlerais ici que des aspects ponctuels sur lesquels j'ai pu intervenir : d'une part le côté compilation de règles à la Earthdawn, le fait d'avoir toutes les règles dans un volume (mais nous étions tous d'accord de ce côté-là). Comme dans la nouvelle mouture de Earthdawn, je souhaitais aussi qu'on trouve dans Polaris des annexes conséquentes, débordant de tableaux récapitulatifs et d'aides de jeu. Il n'a pas fallu convaincre grand monde au sein de BBE, et Polaris 3 propose 30 pages d'annexes en tout genre. D'autre part le Dossier de personnage : ce livret de 16 pages est un peu un rêve de gosse de rôliste : un feuille de personnage détaillée sous forme de livret, beau et complet, pour jouer en campagne. L'idée a fait son chemin et tout le monde était partant pour le faire. On a ajouté au côté "feuille de personnage" un aspect "découverte de l'univers" pour les joueurs (pages de présentation du setting, pages de description des nations et factions du monde, etc.). Nous attendons les retours du public sur cette aide de jeu avec impatience ! On espère que ça plaira. L'aspect financier ici est minime pour BBE (2 euros le livret), mais c'est une manière d'offrir aussi du matériel intéressant aux joueurs.
Vincent L. : Pourquoi ne pas avoir repris les dessins de Joël Mouclier qui avaient, comme vous l'avez fait remarquer, fortement marqué l'ambiance graphique du jeu ?
Damien Coltice : Joël Mouclier nous a autorisé, on l'en remercie, à utiliser ses dessins, chose que nous avons fait dans ce livre de base. Nous avons demander d'autres illustrations par d'autres illustrateurs (Jibé, Swal et Geoffroy Thoorens) pour apporter un peu de sang neuf à tout ça. Mais nous ne pouvions évidemment pas nous passer de l'ambiance amenée par Joël Mouclier !
David Burckle : Encore une fois il ne s’agit pas d’un copier/coller des éditions précédentes. Même si le travail de JJoël Mouclier fait partie intégrante de Polaris, il fallait apporter quelque chose de neuf à l’univers. Je pense qu’avec les nouvelles illustrations et la mise en page plus "moderne" nous y sommes arrivés.
Vincent L. : Cette troisième édition a pris un certain retard et a vu sa date de sortie de nombreuse fois repoussée, jusqu'à ce que le site de BBE finisse par afficher un "NC" en guise de date. Que s'est t-il passé ?
Damien Coltice : Du point de vu du système, Polaris est la première véritable création française de BBE, Pavillon Noir étant un travail déjà largement abouti et playtesté au moment de sa reprise. Nous n'avions donc aucune idée du temps que prendrait la création du système. Raphaël [ndrl : Bombayl] a pensé à plusieurs reprises que le système serait prêt pour une certaine échéance. Mais finalement, à l'approche de chacune d'entre elles, le système n'était pas prêt. C'est ainsi que nous avons du repousser sans cesse la sortie du jeu... Le projet de Raphaël était extrêmement ambitieux, le genre de projet qu'il est difficile de finaliser en moins d'un an de travail - nous le savons désormais - surtout qu'il écrivait seul, avec pour seule aide celle les playtests et des relectures des fans, que je remercie une nouvelle fois au passage !
David Burckle : Je pense que Raphaël s’est un peu emballé sur les deadlines de départ et de notre coté nous n’avions aucune idée du travail que cela demandait. Du coup de deux mois de création on est passé à pratiquement un an. Je pense que cette expérience a dû être un véritable calvaire pour Raphaël, d’une part parce qu’il bossait seul, d’autre part parce avec les reports de sorties, nous lui collions la pression. Mais vu le résultat je crois que ça valait la peine d’attendre.

Vincent L. : Le livre de base de Polaris est un vrai pavé. Là où la moyenne de page des jeux tourne autour de 300-320 pages, le jeu en comptera plus de 430. Dans la mesure où vous vous êtes occupé de la mise en page du jeu, pouvez-vous nous parler des choix concernant la maquette ?
Damien Coltice : Le côté "compilation" fait que nous nous attendions à avoir un pavé de 500 pages. Ce fut en quelque sorte un soulagement d'obtenir "seulement" 430 pages. Pour la maquette, en observant les précédentes éditions de Polaris, il était évident que nous partirions de zéro, les maquettes des jeux de rôle ayant beaucoup changé ses dernières années. Je n'ai pas cherché à réinventer l'eau chaude. J'ai simplement pioché les idées que j'aimais chez les autres éditeurs, en respectant trois thèmes : l'eau, la "rouille/décrépitude" et la "SF moderne". Il y avait toutefois plusieurs contrainte : beaucoup de texte et d'encart (pour les règles optionnelles et avancées). J'ai privilégié la clarté, avec des encarts en une couleur (blanc ou gris) et un fond comportant certes de la texture mais s'éclaircissant beaucoup dès le milieu de chaque page pour une lisibilité plus grande (c'est mieux pour les yeux !). Pour le texte, il est écrit en corps 10, comme Shadowrun 4. Il y a du texte à lire, c'est sûr, mais le tout reste lisible sans loupe !
Vincent L. : Qu'en sera t-il des futurs suppléments à ce niveau ?
Damien Coltice : Le design ne changera pas (ou peu) pour le reste de la gamme a priori. Le prochain livre sera encore une compilation de textes de background (Ligue rouge, Surface, Pirates, etc.) et sera certainement de nouveau un beau bébé, quoique moins épais que le livre de base. Pour les suppléments "inédits" à venir (République du Corail en premier lieu), nous attendons encore le signage final du supplément pour orienter la qualité de la couverture et le prix du supplément en fonction. On va dire que BBE est une entreprise très réactive et que les choses ne sont définitives qu'une fois partis à l'impression !
David Burckle : Sur la forme pour les deux suivant, ce sera pareil, le cahier couleur en moins. Pour la suite, République du Corail et Alliance Polaire, on ne peut rien définir pour l’instant. L’écran qui arrivera en septembre/octobre avec le livre de background comprendra un supplément très technique avec toutes les créatures et tout le matériel que nous n’avons pas pu mettre dans le livre de base.
Vincent L. : Quel sera le rythme de parutions des suppléments ?
David Burckle : Le deuxième livre à la rentrée, le troisième pour novembre/décembre et puis si tout va bien un livre tout les 3 mois par la suite.
Vincent L. : Vous l'avez mentionné, Polaris a été mal reçu par la critique lors de ses premières éditions. Ne craignez-vous pas que l'accueil de cette troisième édition soit plutôt froid ?
David Burckle : Aucune chance. Le système est un des plus complet qui soit, avec différents niveaux de jeu possible et rien que ça justifie amplement l’achat. Alors si en plus vous lui collez un univers aussi bien construit et écrit que celui de Polaris, ça donne un cocktail explosif.
Damien Coltice : Tous les signaux sont au vert. On ressent l'attente des partenaires et du public, un peu comme à la sortie de Shadowrun 4 il y a deux ans. Ensuite, tout va ce jouer sur le nouveau système. Que vont en penser les anciens joueurs ? Les nouveaux ? En tant que fan de JdR de base, nous avons été impressionné par le travail de Raphaël, qui a proposé un système très complet, ce qui est rarement le cas en France, où les auteurs ont tendance à privilégier l'univers au détriment des règles de jeu. Voilà, on attend là-aussi avec impatience l'accueil que le public va réserver à ce système.

Vincent L. : Sortons du cadre de Polaris pour parler de Black Book Editions maintenant. Si mes souvenirs sont bons, vous êtes arrivés sur le marché il y a maintenant deux ans avec la quatrième édition de Shadowrun. Aujourd'hui, vous faîtes parti des incontournables du marché français, avec des licences à succès comme Pavillon noir, Midnight ou Pathfinder. Comment expliquez vous cette rapide ascension ?
David Burckle : Votre mémoire vous trahi, nous sommes là depuis très exactement quatre ans.
Damien Coltice : Pour être exact, Black Book Editions a fêté ses quatre ans d'existence il y a un mois. Le premier jeu publié a été Pavillon Noir, suivi de près par Midnight. Après deux bonnes années ou presque, nous avons eu de graves problèmes financiers, que nous avons réussi à traverser grâce à nos partenaires, à la sortie de Shadowrun 4 et à une énorme dose de travail et de stress. Ce fut une année très difficile à tout point de vue, mais ça nous a aussi donné une motivation nouvelle. Et c'est cette motivation qui se concrétise seulement maintenant auprès du public et des boutiques. Avec une moyenne de presque deux sorties par mois depuis février, plus l'activité de notre nouveau site internet (des news et des téléchargements chaque semaine depuis sa mise en route + le forum), on travaille beaucoup, mais le jeu en vaut la chandelle. Ce nouveau départ est vraiment une belle aventure. De ce point de vue, Polaris, qui refait surface, c'est tout un symbole ! David Burckle : Je ne reviendrai pas sur les problèmes que nous avons connus, mais ce n’était pas vraiment un parcours de santé même si notre premier produit (Pavillon Noir) a été très bien accueilli . Nous sommes avant tout des passionnés et je crois que le public le ressent. Nous ne sortons que des gammes qui nous plaisent en tant que joueurs et nos goûts, j’ai l’impression, sont ceux d’une bonne partie de la communauté rôliste.
Vincent L. : Vous êtes malgré tout un acteur discret du marché du jdr français. Vous n'étiez ainsi pas présent à la dernière GenCon. Pourquoi ?
David Burckle : Deux chose classiques : le temps et l’argent. L’argent parce que après certaines erreurs, nous minimisons les frais, et que les salons que nous avons faits les deux premières années n’ont eu que très peu voir pas d’impact sur nos ventes. Le temps parce que nous sommes deux chez BBE (sans compter les traductions/relecture), nous avons sacrifié beaucoup pour continuer à exister après les problèmes, mais aujourd’hui on doit garder un peu de temps pour nos compagnes et nos familles le week-end.
Damien Coltice : Pour ce qui est des salons, nous avons tout simplement décidé de minimiser nos frais. Ensuite, pour la discrétion, je ne sais pas ce qu'il faut y voir. Si on peut rester discret en dehors de notre activité d'éditeur, ça nous ira très bien !
Vincent L. : Par discrétion, je parlais essentiellement de l'absence de participations aux salons qui sont l'occasion pour les rolistes de rencontrer éditeurs et auteurs et, peut-être quelque part, de fidéliser un public...
Damien Coltice : Minimiser les frais, voilà. Grâce à internet, on a essayé de remplacer notre présence physique par une présence et un dynamisme sur le web. L'ouverture, il y a quelques mois, de notre nouveau site internet a été une véritable étape de ce côté-là. Mais on fera notre retour sur les salons. Certainement en 2009...

Vincent L. : De tout ce que vous avez édité, quel est, pour l'instant, votre plus gros succès ?
David Burckle : Shadowrun 4. Et heureusement pour nous que de plus gros éditeurs à l’époque ne croyaient plus du tout en ce produit sinon nous n’aurions jamais pu avoir la licence. SR 4, pour Damien et moi, c’est un peu un rêve de gosse qui se réalise (enfin surtout moi, Damien c’est plus Earthdawn son rêve de gosse).
Vincent L. : Et votre plus grosse déception en terme de vente ?
David Burckle : En terme de ventes pures, il n’y a qu’un produit qui n’a pas vraiment marché, il s’agit des "Enfants du dieu serpents", deux cd d’ambiance accompagné d’un scénario qui ont souffert d’un packaging trop orienté jdr et pas assez cd. Du coup le produit était un hybride et les magasins comme le public n’ont pas vraiment su le cataloguer.
Damien Coltice : Ma plus grosse déception, personnellement plus qu'en terme de vente, c'est Midnight, un jeu qui marche certes bien (une dizaine de supplément à son actif quand même), mais qui devrait cartonner. C'est à mon sens l'univers d20 ultime en terme de facilité de prise en main (un concept qui permet de jouer différemment rapidement, sans lire des tonnes de background), avec du caractère, qui est à la fois grand public mais reste de grande qualité (notamment avec des suppléments comme La Colère de l'Ombre). Les joueurs de Donj' (ils sont nombreux !) ou des Royaumes Oubliés devraient s'y intéresser de plus près. Vraiment.
Vincent L. : La question qui fâche maintenant : Black Box n°3 est annoncé "pour bientôt" depuis au moins deux ans. Ce numéro, devenu mythique, sortira t-il un jour ?
Damien Coltice : Zxxiii... pftiiii... Il y a de la friture sur la ligne, je n'entends rien, désolé !!! Black Box, c'est un travail énorme. On est partagé entre le boulot à fournir pour BBE et celui à fournir pour Black Box. En terme de priorité, évidemment, BBE passe largement avant BB. Mais ne serait-ce que pour tous les gens qui ont manifesté leur attente ou leur soutien, on se doit de sortir le 3.
David Burckle : Ah, Black Box ! Il arrive cet été si ça peut vous rassurer. Mais le travail en plus du boulot normal chez BBE est colossal et d’un autre coté on se fait plaisir et on ne veut absolument pas délèguer pas. Wait and see.

Vincent L. : Une question plus personnelle pour finir : quel regard portez-vous sur le jeu de rôle en France actuellement, à la fois comme hobby, mais également comme activité commerciale ?
David Burckle : Héhé, la classique ! En gros est-ce que le MMO va anéantir notre hobby ? non, la seule chose commune à ces deux activités c’est leur potentiel chronophage. Depuis quelques années le jdr est une niche. Et de ce coté je ne pense pas que ça change. L’arrivée de D&D3 avait redynamisé le marché il a quelques années, n’en déplaise aux détracteurs du d20, avec cette formidable idée de licence ouverte mais D&D4 n’aura pas je pense (et ne tient pas à avoir) cet impact sur le marché. La licence "ouverte" qui vient d’être publié est trop restrictive et comporte trop de risques pour un éditeur qui voudrait se lancer dedans.
Damien Coltice : Comme hobby, je pense qu'il a de beaux jours devant lui. Le plaisir que procure le jdr possède des spécificités qu'on ne trouve pas dans les autres jeux de société ou les jeux vidéo. Ne serait-ce que pour cette raison, je ne me fais aucun souci pour le jeu de rôle. Commercialement parlant, tout le monde le sait, c'est dûr. Il s'agit de motiver sans cesse les troupes, d'engager le public à découvrir d'autres univers, d'autres scénarios, d'autres façon de faire. Enfin, l'arrivée de D&D4 et de sa nouvelle orientation pose des questions sur l'avenir commercial. On est en rupture avec le passé et l'ère d20 System. Mais là, il est trop tôt pour s'avancer !
Vincent L. : Et bien il ne me reste plus qu'à vous souhaiter une bonne continuation !