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Critique du Roman : L'Intégrale
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Critique du Roman : L'Intégrale

Avis critique rédigé par Nicolas W. le dimanche 9 janvier 2011 à 0024

Une tempête de glace et de feu sur Westeros

Cette édition rassemble les trois volumes Intrigues à Port-Réal (aussi connu sous le nom Les Brigands), L'Epée de Feu, Les Noces Pourpres et La Loi du Régicide parus en France selon le découpage des éditions Pygmalion. Il s'agit surtout de retrouver le découpage original de l'auteur. Dans cette optique, cette troisième intégrale sera désignée par le terme, plus juste, A Storm of Swords tout au long de la critique qui suit. Il ne sera établi aucune distinction ayant trait au découpage français, respectant ainsi l'œuvre telle qu'elle fut conçue. Mentionnons que les personnes qui ne veulent pas découvrir certaines révélations de l'histoire seraient bien avisées de ne pas lire la critique qui suit et se reporter directement à la conclusion.

Prix Locus meilleur roman 2001 - Prix Greffen du meilleur livre de fantasy 2002 - Prix Ignotus du meilleur roman étranger 2006

5 rois pour un trône, voilà le résultat de la mort de Robert Barathéon, souverain des Sept Couronnes. Pourtant, Joffrey Barathéon occupe toujours le Trône de fer. Vaincu à la bataille de la Néra, Stannis Barathéon doit fuir vers son île, Peyredragon, avec le reste de sa flotte. Renly Barathéon mort, les Tyrell de Hautjardin choisissent de se rallier aux Lannister en offrant leur fille, Margaery Tyrell, comme épouse au jeune Joffrey. Bien que durement touché par la perte de Winterfell sous les coups de Theon Greyjoy et des Fer-nés, Robb Stark reste seul à s'opposer à Port-Réal. Mais, la situation pourrait vite tourner à l'aigre avec la mise en liberté de Jaime Lannister et les dissensions dans les rangs du Nord. D'autant plus que Sansa n'a pas pu s'échapper du Donjon Rouge et que sa sœur, Arya, demeure introuvable. D'autres drames se jouent au-delà du Mur où Jon Snow, Samwell Tarly et la Garde de Nuit doivent affronter à la fois les Autres et l'avancée de Mance Rayder à la tête d'une immense armée de sauvageons. L'espoir viendra peut-être d'au-delà des mers avec la princesse Daenerys dont le voyage s'apprête à faire trembler Astapor. Une chanson de feu et de glace se déchaîne sur Westeros tout entier, et seuls les plus retors s'en sortiront.

A Storm of Swords constitue le troisième volume de la fantastique fresque de George R. R. Martin : A Song of Ice and Fire. Peut-être plus que les autres tomes précédents, la version française du roman a subit le scandaleux découpage de Pygmalion à sa sortie. Ce n'est plus trois mais quatre volets qui ont été publié à l'époque. Une chose aberrante enfin réparée par la parution de cette intégrale chez J'ai Lu avec pas moins de 1150 pages à l'arrivée. On pourrait penser qu'après deux prédécesseurs aussi éblouissants qu'A Game of Thrones (critiqué ici) et A Clash of Kings (critiqué ), il serait impossible de garder le même niveau voir, soyons fous, de l'élever. Et pourtant...

"La hache s'abattit à grand fracas. Pesante et bien affûtée, il lui suffit d'un coup pour donner la mort, mais il lui en fallut trois pour séparer la tête du tronc, et, la chose faite, vif et mort étaient tous deux couverts de sang. Rejetant la hache avec dégoût, Robb, sans un mot, se tourna vers l'arbre-cœur et se tint là, debout, tremblant, les mains à demi-crispées, les joues inondées de pluie. Les dieux lui pardonnent, pria Catelyn en silence. Il n'est qu'un gamin, et il n'avait pas le choix."

Le lecteur assidu se souviendra du concert de louanges engrangé par A Clash of Kings. Celui-ci misait davantage sur le souffle épique avec un gigantesque affrontement - qui restera gravé dans les mémoires - que sur les jeux politiques d'A Game of Thrones. Avec A Storm of Swords, George R. R. Martin arrive à trouver l'équilibre presque parfait entre ces deux versants. Un des premiers éléments à évoquer, c'est bien la justesse de la narration employée par l'américain. Avec le nombre de personnages qui apparaissent et le nombre de lieux à explorer, l'utilisation d'un chapitre par personnage principal s'avère essentielle pour jongler avec les péripéties toujours plus incroyables du récit. Au nombre de dix cette fois, ils permettent d'avoir une vue d'ensemble des événements sans pour autant laisser le lecteur sur le bas de la route. Il faut d'ailleurs absolument mentionner l'apparition de Jaime Lannister dans ceux-ci. Par les yeux des Stark, principalement, celui-ci faisait figure de "méchant" jusque dans les dernières pages d'A Clash of Kings où son entretien avec Catelyn Stark amorce un changement dans cette vision du personnage. C'est tout naturellement que l'auteur en fait un de ses narrateurs pour A Storm of Swords. Plus encore qu'avec Theon Greyjoy et d'autres auparavant, Martin chamboule totalement la façon d'appréhender le personnage et le fait spectaculairement évoluer, toujours dans ce soucis de rejeter le manichéisme si courant des livres de fantasy actuels. Mais ce retournement va plus loin. Non content de changer notre jugement vis-à-vis de Jaime, les chapitres consacrés au commandant de la Garde Royale viennent ternir l'image de personnages qui pouvaient paraître plus ou moins bons jusqu'à présent. On pense notamment au portrait au vitriol d'Eddard Stark. Sans s'étendre davantage sur les myriades d'ajustements entrepris par George R. R. Martin , confirmons qu'une des grandes forces de ce troisième volet réside dans ses personnages en niveaux de gris. On connaissait certes déjà cet élément mais c'est par un patient travail sur les perceptions et les jugements du lecteur à l'égard des personnages du récit que l'auteur met en exergue de façon magistrale le rôle de la subjectivité dans l'écriture de l'histoire. Bien entendu, on reste ébahi par le nombre de protagonistes introduits. Désormais, on les compte par centaines, ceci tout en restant parfaitement compréhensible. George R. R. Martin soigne encore et toujours ses personnages. Si Tyrion Lannister s'affirme comme une réussite totale, Petyr "Littlefinger" Baelish ne démérite pas, très loin de là. On pourrait évidemment en citer bien d'autres comme La Vipère de Dorne, Walder Frey ou Tywin Lannister. Sachez simplement que la galerie présente dans ce Storm of Swords a de quoi faire pâlir n'importe quelle autre œuvre de fantasy voir de littérature tout court.

On s'imagine bien qu'avec le nombre de pages du volume et son imposante pléiade d'acteurs, A Storm of Swords approfondit grandement l'univers de Westeros. Déjà particulièrement étoffé et remarquable, celui-ci en vient à égaler les Terres du Milieu d'un certain J.R.R. Tolkien. Cette fois, on découvre l'Au-delà du mur et la société sauvageonne par les yeux de Jon Snow, on continue à explorer les cités libres avec Daenerys et on fait connaissance avec les familles de Dorne et d'Hautjardin. Les nouveautés ne s'arrêtent pas là puisque les anciennes histoires et les vieux secrets affirment de nouveau leur importance et construisent une solide base historique au royaume des Sept Couronnes. Martin reste fidèle à lui-même et nous propose toujours plus de détails et de profondeur à son monde. Une profondeur que l'on n'a pas fini de sonder...  Elément important, les touches de fantasy apparaissent bien plus encore dans ce volume, continuant dans ce sens le crescendo voulu par l'auteur. Dragons, morts-vivants, dieux et magie, A Song of Ice and Fire laisse entrevoir de façon mesurée son appartenance à la littérature de genre. Même si les Autres laissent planer le doute quand à leur nature véritable, le culte de R'hllor dévoile maintenant son vrai visage par l'intermédiaire de Mélisandre et de Thoros. On sent que côté fantasy, les choses sérieuses commencent.

" L'appel dura, dura, dura, dura tellement qu'il semblait ne jamais devoir rendre le dernier souffle. Les corbeaux battaient des ailes en criant à qui mieux mieux, volant dans leurs cages et rebondissant contre les barreaux, tandis que par tout le camp se ruaient les frères de la Garde de Nuit qui pour endosser son armure, qui pour boucler son ceinturon, qui saisir sa hache ou son arc. Samwell Tarly tremblait de pied en cap, aussi livide que la neige qui tombait tout autour en virevoltant. " Trois, couina-t-il à Chett, c'en fait trois, j'ai entendu trois. Jamais on n'en sonne trois. Pas depuis des centaines et des milliers d'années? Trois signifient... Autres."

Mais, quid de l'histoire ? En bon maître d'œuvre, George R. R. Martin mélange savamment l'épique et l'intimiste. Pour le premier, disons qu'A Storm of Swords contient maintes pages de bravoure ou de désastre, que ce soit pendant les Noces Pourpres ou pendant la bataille du Mur. Cette dernière permet d'ailleurs d'apprécier tout le savoir-faire de la Garde de Nuit et de Snow,  nombreux étant les lecteurs à attendre une telle démonstration. Pour le second point, les complots politiques et les retournements de situation qui en résultent atteignent ici leur paroxysme. Forcément, un des grands événements - que l'on ne dévoilera pas - du livre se trouve dans l'épisode des Noces Pourpres. Mais ce serait vite oublier les noces de Joffrey et la confrontation entre Sansa, Petyr et Lisa. George R. R. Martin n'a plus rien à prouver après cela en termes de suspense et d'inattendu, soyez-en certain. Grâce à sa volonté de bâtir un récit adulte qui ne refuse pas les évolutions logiques exigées par une histoire de cet acabit, l'américain continue de tuer certains de ses personnages principaux. Rétrospectivement, ces "surprises" n'en sont pas vraiment mais leur implacable logique au cœur du roman ainsi que les profonds bouleversements qu'elles engendrent en font un des plus importants atouts du livre. On saluera également la façon de penser la saga dans sa globalité et non par volet comme le font la plupart. Ainsi, A Storm of Swords renverse brutalement nos convictions acquises auparavant. La fin du volume constituant certainement un des plus ingénieux coup d'éclat qui soit... Mais on vous laisse le découvrir. Côté noirceur et ton adulte, l'écrivain américain assure encore et toujours une partition sans fausse note notamment à travers la relation Jaime/Cersei des plus...troublantes. Décidément, A Song of Ice and Fire n'aime pas le politiquement correct. Tant mieux, car nous non plus.

Notons pour terminer un autre changement. Si dans les précédents volumes les fils narratifs de Jon Snow et de Daenarys Targaryen constituaient plus des annexes que des intrigues principales, il en va tout autrement dans A Storm of Swords. Ainsi les personnages autant que leurs mésaventures prennent une toute autre dimension et commence à inverser le cours des choses entre l'importance des événements ayant lieu sur le continent et ceux ayant lieu à ses confins. Encore une fois, la logique de progression de Martin s'avère savamment étudiée.

"Ma reine, dit le grand diable en détachant ses mots, tout ce que vous dites est exact. Mais Rhaegar perdit au Trident. Il perdit la bataille, il perdit la guerre, il perdit le royaume, il perdit la vie. Son sang fut emporté par les remous de la rivière avec les rubis de son pectoral, et Robert l'Usurpateur n'eut qu'à faire fouler son cadavre par son cheval pour dérober le Trône de Fer. Rhaegar se battit vaillamment, Rhaegar se battit noblement, Rhaegar se battit en homme d'honneur? Et Rhaegar périt."

La conclusion de

Ne jamais sous-estimer George R. R. Martin. A Storm of Swords fait encore et toujours mieux. Après trois volumes, la saga de l'américain affiche une insolente réussite qui la condamne aux plus hauts sommets de la littérature, explosant le carcan du genre pour s'imposer comme un classique incontournable. Ce qui n'est pas sans rappeler le parcours d'un autre auteur, britannique cette fois... On souhaite à Martin autant de renommée.

Que faut-il en retenir ?

  • Les personnages
  • Le monde
  • Le mode de narration
  • Le ton adulte
  • Les renversements de perspectives
  • Un récit terriblement efficace
  • Les rebondissements

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