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Critique du Roman : Bara Yogoï
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Critique du Roman : Bara Yogoï

Avis critique rédigé par Nicolas W. le mardi 13 juillet 2010 à 0056

Sept lieux entre rêves et cauchemars

"Birm Tegetch n'était qu'un amas de rocailles et de vies jetées au bord de la maigre ravine. A la belle saison, une eau pâle ruisselait entre les rocs, pour moitié invisible. Elle venait des sommets et portait des souvenirs de verdure, de germes et de pluies, avant de filer vers l'aval. Le reste de l'année les femmes cheminaient jusqu'aux puits, lentes processions dans les lacets. Les arbres étouffaient de poussière, bras tors vers le ciel. Hommes et bêtes s'enfonçaient au plus sombre de la pierre où, collés aux parois humides, ils redisaient leurs contes de ténèbres, usés comme leur propre langue, aussi mystérieux et anciens. Birm Tegetch n'avait jamais appartenu à personne, homme ou dieu."

Yirminadingrad, ville fantasmée, étrange et amère. Dans ses franches, Bara Yagoï. Sept lieux, sept cauchemars, sept hallucinations. Au cœur de ses légendes, les hommes vivent et survivent. Beaucoup rêvent tandis que d'innombrables âmes souffrent. Chauffeur de taxi ou Protecteur, paraethnologue ou Mycronien, tous arpentent ces terres abandonnées en quête de leurs mirages, étouffés par la poésie macabre et lugubre d'un monde pas encore né, qui n'a jamais pu naître mais qui existe pourtant bel et bien.

Bara Yogoï, c'est le second recueil des compères Jacques Mucchielliet Léo Henry après le très bon Yama Loka Terminus. Mais il s'agit surtout de la première publication des éditions Dystopia fondées par trois passionnés - Tallis, Clément Bourgoin et Xavier Vernet. Dans le même univers perturbant que celui de leur premier ouvrage commun, Bara Yogoï s'adjoint également les services de Stéphane Perger pour l'illustrer. Bref, tous les ingrédients nécessaires pour attiser la curiosité du lecteur.

Première constatation, l'objet-livre est très soigné. Chacune des sept nouvelles est précédée d'une illustration noir et blanc de Stéphane Perger, toujours dans le thème du récit qu'elle accompagne. Ce petit élément donne d'emblée le ton tourmenté de l'univers de Bara Yogoï constituant un plus indéniable. Au programme du recueil donc, sept nouvelles. A l'instar de Yama Loka Terminus, celles-ci prennent place dans un monde à la fois proche et éloigné du nôtre. Mais là où la ville de Yirminadingrad et ses influences soviétiques occupaient le plus clair du récit, les diverses histoires de Bara Yogoï recouvrent un champ plus vaste. Pourtant, jamais la filiation entre les deux recueils n'est sujette à caution tant le style et l'ambiance restent les mêmes. Inutile de dire que ceux qui ont été séduits par Yama Loka Terminus le seront tout autant (voir davantage) par Bara Yogoï.

D'ailleurs, l'ambiance occupe une place primordiale dans Bara Yogoï. Sombre et inquiétante, elle ne cesse d'osciller au gré des récits. On la trouve oppressante dans L'atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible, paranoïaque dans Enfer périphérique numéro 21 ou encore claustrophobe pour En mauvaise compagnie. L'habilité des deux auteurs français pour changer de registre tout en conservant une tonalité commune aux sept histoires demeure impressionnante. Il se dégage de cet univers un sentiment de noirceur et de terreur sourde que seules quelques étincelles d'espoir et de mélancolie viennent troubler. Si l'ambiance s'avère une totale réussite, le style et les expérimentations littéraires se révèlent légèrement moins convaincantes. Aux nouvelles relativement simples d'accès s'en opposent d'autres plus obscures : on pensera d'abord à Tom + Jess pour son langage familier prononcé et qui rend malheureusement le texte difficile à suivre mais aussi à L'atmosphère asphyxiante dans laquelle nous vivons sans échappée possible. Pour celui-ci cependant, le pari s'avère payant. La nouvelle commence de façon presque illisible - jugez plutôt :

"Sarcler, du bec, à la glaise grasse gagnant ici au béton cru, engluant, encollant l'outil aux gants, puis eux aux capes, eux aux bâtées, et caetera. Main-parlé impossible, trop obscur, trop occupé."

pour finalement justifier ce choix et expliquer nombres d'éléments dans les deux tiers restants du récit. Le résultat impressionne.  Seul Enfer périphérique numéro 21 souffre vraiment du manque d'explications. Ce qui s'avère d'autant plus dommage que l'atmosphère et les personnages se trouvent être excellents.

Les figures qui traversent ce court recueil forment une des principales qualités. On y croise un chauffeur de taxi mélancolique dans Playlist/Shuffle, un prisonnier rêveur dans En mauvaise compagnie ou encore un père en devenir dans Délivrances. Les deux écrivains mettent un point d'honneur à esquisser des personnages forts et à la psychologie étudiée, chose relativement impressionnante pour des formats aussi courts. A la hauteur de ces hommes, femmes et enfants, on découvre des lieux hors du commun, pour ainsi dire intangibles alors qu'ils nous semblent si familiers. Si le premier récit s'ouvre aux environs de Yirminadingrad - comme pour rappeler d'emblée au lecteur le monde de Yama Loka Terminus - les autres histoires se poursuivent dans des ailleurs fascinants. Certains sont envoûtants comme cette ersatz de L'Armada de China Miéville pour Délivrances, d'autres ne se bornent pas à une catégorisation si aisée. On pense notamment à la nouvelle En mauvaise compagnie qui oppose le sentiment d'enfermement et de claustrophobie d'une cité pénitentiaire à celui de liberté du rêve de son unique occupant. Tous ces lieux dessinent un monde captivant, toujours surprenant avec sa propre histoire souvent marquée par la guerre (A propos d'un épisode méconnu des guerres coloniales motherlando-mycroniennes ou Enfer périphérique numéro 21), par l'amour (Tom + Jess ou Délivrances) ou encore par la solitude (Playlist/Shuffle ou En mauvaise compagnie). Les sentiments, les ressentis s'étreignent pour accoucher d'un tableau en clair-obscur de la vie à Bara Yogoï.

"Pendant le sommeil, les murs de la prison s'effilochent en minces pans de brouillard laineux, qui glissent doucement au ras du sol. Une glaise, une gadoue de varech. La puanteur d'organismes encalminés, nés, poussés et pourris sur un même caillou. Des univers entiers de la superficie d'un ongle, mosaïques par milliers de milliers. Un tapis magique qui s'effrange au spumescent des flottes. Océan, océan, cieux."

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Remerciements à Amandine V. pour la relecture

La conclusion de

A l'arrivée, Bara Yogoï affiche un bilan très positif. En portant leur choix sur ces sept nouvelles de ces deux auteurs talentueux que sont Léo Henry et Jacques Mucchielli, les éditions Dystopia prennent un excellent départ que l'on ne peut que saluer et encourager. Bara Yogoï dégage une atmosphère, un caractère et des personnages qui n'appartiennent qu'à lui. Sublimé par le style et l'audace de ses créateurs, le recueil se doit d'être chaudement recommandé.

Signalons qu'un autre recueil sera publié en 2011 par les éditions Dystopia. Il renfermera 6 nouvelles inédites de Lisa Tuttle traduites et choisies par Mélanie Fazi.

Que faut-il en retenir ?

  • L'ambiance
  • Les Personnages
  • Les illustrations
  • Le style
  • L'audace
  • Le "monde" de Bara Yogoï

Que faut-il oublier ?

  • Certaines nouvelles difficiles
  • Enfer Périphérique 21 trop nébuleuse

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