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Critique du Roman : Les Jardins Statuaires
Les Jardins Statuaires >

Critique du Roman : Les Jardins Statuaires

Avis critique rédigé par Nicolas W. le dimanche 27 juin 2010 à 1601

Un chef d'oeuvre méconnu

"J'étais entré dans la province des jardins statuaires. Il n'y a pas de ville ici, seulement des routes larges et austères, bordées de hauts murs que surplombent encore des frondaisons noires. Chaque communauté vit repliée sur elle-même dans sa demeure au cœur du domaine. Ca et là, au hasard semble-t-il, on aperçoit un toit sombre et pentu. De temps à autre on passe devant une porte qui est comme un accident de la muraille et demeure toujours close."

Etranger en ces terres,  un homme pénètre dans le pays des jardins statuaires. Hébergé par un hôtelier peu avenant, il va faire la connaissance d'un guide qui va lui ouvrir les portes de ces énigmatiques domaines.  Dans cette contrée,  les habitants ont une singulière activité : la culture des statues. D'abord émerveillé par cette tradition et cette société des plus utopiques, le voyageur se rendra bien vite compte des lézardes qui s'immiscent sur cette façade idyllique. Des femmes cloîtrées, une guide hôtelière inquiétante, une horde barbare  légendaire et des statues qui échappent à tout contrôle, ces jardins statuaires réservent bien des surprises !

"Les livres aussi tombent dans l'oubli"

Du fait de cette phrase prononcée par un des personnages du roman, on pourrait presque croire que Jacques Abeille mettait en garde contre le destin de certains classiques oubliés. Après un tumultueux destin éditorial, ce premier roman qui pose les fondations de l'ambitieux Cycle des contrées se voit réédité par les toutes jeunes éditions Attila. Ecrit en 1982, les Jardins Statuaires trouvent enfin ici une livrée à sa mesure avec les magnifiques dessins de François Schuiten. Puisqu'il faut bien le dire d'entrée de jeu, ce roman de quelques 471 pages fait partie de ces chefs-d'œuvre injustement oubliés ou passés inaperçus.

Jacques Abeille, dès le départ, pose les bases de son roman. Il nous faudra être attentif pour apprécier pleinement le monde qu'il nous offre. Son principal atout réside dans l'union entre la culture des statues et son talent pour les décrire. Cette singulière idée de faire pousser la pierre fait naître des visions aussi fabuleuses que poétiques : les statues grandissent, prennent forme sous la taille patiente des jardiniers jusqu'à leur maturité où elles sont purifiées par un autre élément fondateur, l'eau. L'auteur imagine le processus pour littéralement faire naître ces figures de pierres : ses explications et son imagination débordent et le lecteur se trouve égaré dans un univers surréel et enchanteur. Ainsi, ce point de départ, cette curiosité à l'encontre d'une activité si originale, va donner lieu à une description approfondie de toute une société. Plus qu'un art, la culture des statues agit comme un élément fondateur de tout un peuple. Organisées entièrement autour de cette pratique, les jardiniers vivent au sein de domaines, chacun récoltant ses propres statues, chacun se spécialisant dans un type différent, du style guerrier aux bas reliefs. On assiste donc à une minutieuse enquête qui nous révèle les us et coutumes d'une civilisation. Le résultat étonne par sa maîtrise et par sa cohérence.

Cependant, ce n'est pas là l'unique intérêt de l'œuvre du français. Le style employé au cours de ses pages explose comme une symphonie. Les mots d'Abeille s'assemblent à la manière d'une longue poésie. Pourtant, pas de lassitude pour le lecteur, tant le talent de conteur reste toujours la préoccupation majeure de l'écrivain. On ne peut que féliciter ces dons de peintre qui font des scènes contemplatives de véritables bijoux, expliquant par la même la capacité de l'œuvre à nous entraîner dans un pays totalement surréaliste. Plus que l'imagination débordante de l'auteur, c'est ce surréalisme de tous les instants qui fait tout le charme du roman. D'une idée folle - cultiver des statues -, Jacques Abeille parvient à faire vivre sa vision comme peu l'on réussit. Il construit non seulement une société mais aussi une ambiance mêlant archaïsme et mystère.

En effet, derrière les murs des domaines, le narrateur va vite comprendre qu'il y a plus encore que ce que l'on lui donne à voir. Le but de l'auteur apparaît dès lors clairement. Elaborée comme une utopie, la contrée des jardins statuaires révèle bien des failles dont va se servir l'auteur pour poser ses interrogations. Non content d'imaginer, Jacques Abeille bâtit un véritable conte philosophique. Les femmes y jouent un rôle fondamental. Parquées et cloîtrées à l'écart des hommes, elles sont ainsi cachées aux yeux du monde tout en assumant des tâches ingrates. La coutume les voue même parfois à un destin bien plus terrible. Sous le couvert de l'imaginaire, le propos de l'écrivain n'est pas sans faire écho à la cause féministe dans ce qu'elle a de plus juste, l'égalité. Etrangement, cette quasi-religion "statuaire" semble trouver un écho des plus troublants dans le contexte d'intégrisme religieux actuel. Pourtant, il ne faut pas oublier la place prépondérante de la statue, figure de mort et d'immobilisme qui semble emprisonner et ralentir les hommes. Dans ce reflet morbide, l'homme se trouve piégé et incapable de faire face à son destin inéluctable qu'est celui du trépas. Bien entendu, si Jacques Abeille parle de mort, de vie, de liberté et de coutumes, il n'en oublie pas moins d'éviter de cataloguer d'emblée ce mode de vie. Au contraire, on s'achemine vers une intéressante réflexion pour savoir où mènent les révolutions.

Dans ces régions, le nord et le sud sont en opposition, dans une situation inverse à la nôtre puisque cette fois les plus riches se trouvent au sud. En remontant les jardins statuaires, le narrateur assiste à d'autres événements tels que ces statues incontrôlables et à la taille gargantuesque. Image de l'irrémédiable perte de contrôle de l'homme, de la victoire de la nature sur l'emprise humaine, ces immenses golems n'en sont pas moins une magnifique occasion pour l'auteur de nous dépeindre un monde à l'abandon. D'autres thèmes jaillissent de-ci de-là du récit : le rôle des adolescents et de l'initiation à l'âge adulte, la nécessité des légendes et des mythes pour nourrir rêves et espoirs ou encore le rôle des livres. Et c'est sur ce dernier point que l'on trouvera de sublimes passages. Par l'entremise du narrateur, Abeille nous fait pénétrer les pensées d'un écrivain mais aussi la nécessité de l'écriture. Des écrits pour marquer son temps, des écrits pour garder le passé mais surtout des écrits pour vivre.

On pourra facilement rapprocher de ce roman une autre œuvre célèbre : le Candide de Voltaire. Si l'or de l'Eldorado se remplace par des statues, et si le narrateur semble moins innocent que le héros de notre philosophe, on ne peut douter de la parenté des deux entreprises. Fait particulier, l'auteur ne mentionnera jamais les noms des différents protagonistes de l'aventure, à deux exceptions notables. D'une part la compagne du narrateur, Vanina, sorte de symbole d'amour et de libération féminine, ainsi que Barthélémy, nébuleux prédécesseur du voyageur dont le rôle reste pour le moins mystérieux. Malgré cela, le roman se construit autour de personnages forts et attachants, dont la psychologie s'avère aussi ciselée que le style employé pour les dépeindre.

"Est-on jamais assez attentif? Quand un grand arbre noirci d'hiver se dresse soudain de front et qu'on se détourne de crainte du présage, ne convient-il pas plutôt de s'arrêter et de suivre une à une ses ramures distendues qui déchirent l'horizon et tracent mille directions contre le vide du ciel? Ne faut-il pas s'attacher aux jonchées blanchâtres du roc nu qui perce une terre âpre? Etre aussi attentif aux pliures friables des schistes? Et s'interroger longuement devant une poutre rongée qu'on a descendue du toit et jetée parmi les ronces, s'interroger sur le cheminement des insectes mangeurs de bois qui suivent d'imperceptibles veines et dessinent comme l'envers d'un corps inconnu dans la masse opaque?"

Remerciements à Amandine V. pour la relecture et à Christophe de la Librairie des Quatre Chemins à Lille, Rue de la Clef pour le prêt du service presse.

La conclusion de

Plus qu'une réédition, l'entreprise des éditions Attila figure simplement comme une renaissance pour ce roman. Avec Les Jardins Statuaires, Jacques Abeille signe une œuvre formidable de beauté et d'intelligence et qui mérite qu'on s'y intéresse de très près ! Il ne reste dès lors plus qu'à attendre la suite du cycle des contrées - Un Homme plein de misère - qui devrait lui aussi être réédité chez les éditions Attila. En attendant, on se jettera sur ce petit chef-d'œuvre à la française.

 

Que faut-il en retenir ?

  • Le style
  • La culture des statues
  • La société dépeinte
  • L'intelligence du propos
  • Les personnages

Que faut-il oublier ?

  • Quelques coquilles
  • De rares passages longuets

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