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Critique du Roman : Vélum
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Critique du Roman : Vélum

Avis critique rédigé par Manu B. le mercredi 2 juillet 2008 à 1005

Le livre de toutes les heures

"... une carte en feu. Chaque épopée devrait s'ouvrir sur une carte en feu, disait toujours mon ami Jack. Comme dans les films. Des putains de flammes consumant le monde ! Ce que je préfère dans les vieux films, c'est le moment où la vieille carte sur parchemin se met à... foncer au milieu, de plus en plus. Elle se carbonise, se froisse et soudain, pschitt, plus rien!..."
Un jour, quelque part, sur la toile tetradimensionnelle de l'espace temps, trois jeunes trouvent un livre. Or ce livre n'est pas vraiment un bloc de papier intelligemment couvert d'encre. C'est une porte. Une porte sur l'infini spatial et temporel. Une porte sur d'autres univers, aussi. Et tout cet ensemble est inclus dans le Vélum. Le Tout. Mais cet univers complexe est peuplé de créatures simples, avec des velléités parfois manichéennes. Les Bons contre les Méchants. Le Bien contre le Mal. Les Anges contre les Démons. Et il ne fait pas bon/bien rester en dehors des limites imposées pas ces deux parties. Impossible de rester sur la frontière, impossible de s'éloigner des deux camps qui s'étendent à l'infini des deux côtés de la ligne. Ce sont les indécis, ceux qui refusent de prendre partie et part à la grande bataille finale qui sont pourchassés. Pour qu'ils s'engagent ici ou là. Phreedom Messenger et Seamus Finnan sont de ceux là. Et la traque ne fait que commencer...
Hal Duncan vit à Glasgow et vient de quitter un poste de programmeur pour vivre de l'écriture. Vélum est son premier roman, sorti en 2005, qui est suivi par Ink en 2007 (encore non traduit). C'est dans la collection Denoël Lunes d'encre que paraîtra ce roman hors normes. Après les Tours de Samarante de Norbert Merjagnan, c'est de nouveau parmi les jeunes auteurs que Gilles Dumay trouve et enrichit sa collection de nouveaux talents. On ne va pas s'en plaindre.
Focus: des histoires d'anges et de démons, on en a déjà lues des dizaines, oserais-je dire des centaines ? Assez récemment, Neil Gaiman écrivait American Gods, relatant le combat entre les anciens Dieux et les Dieux modernes. Cataclysmique. C'est Dan Simmons qui nous a surpris en reprenant l'histoire de Troie, ses Dieux et ses Déesses grecques, dopées à la nanotechnologie, ces post humains qui se refaisait Ilium pour le simple plaisir de l'exercice. Cataclysmique. Bien avant, Roger Zelazny s'y était mis aussi avec Seigneur de lumière. Cataclysmique. On pourrait en citer d'autres. Mais ces romans se résumaient en général à opposer deux camps dont les batailles dantesques étaient surtout impressionnantes de beauté et de fureur et de sang et de morts héroïques. Vélum n'est pas Ilium, American Gods ou Seigneur de lumière. Ce roman ne se concentre pas sur les deux grandes parties en présence. Au contraire, il se focalise sur ceux qui ne veulent surtout pas y participer. Dans la guerre entre le Bien et le Mal, c'est souvent un détail. Ici, ce détail fait toute la différence. D'un côté, Phreedom, et de l'autre, Seamus. Enfin, ces deux là sont du même côté car Metatron les pourchasse pour les forcer à se ranger dans un camp ou l'autre. Les objecteurs de conscience n'ont pas leur place ici.
Plusieurs idées majeures se détachent dans ce roman. (Encore faut-il les discerner vu l'enchevêtrement des récits) Vélum est d'abord un roman où l'idée de destinée revêt une grande importance. Quelle que soit l'époque, Phree et Seamus sont pourchassés, traqués, obligés de se ranger. Et le livre de toutes les heures, celui où tout est déjà écrit, c'est aussi le Destin, le Salut, la Providence, où tout est déjà déterminé. Ces personnages ne font que se rebeller contre le système, incessamment, génération après génération. Or ces générations se mélangent, non pas chapitre après chapitre, mais paragraphe après paragraphe. D'où sa difficulté de lecture: on retrouve en fait les personnages à plusieurs époques différentes, à plusieurs endroits différents. Normal puisque le Vélum est infiniment grand et infiment long. De fait, Vélum semble incroyablement désordonné et bordélique, du grand n'importe quoi, à cause de cette structure a priori bancale. L'auteur nous place alternativement sous l'angle différent d'une des facettes de Phree, de Seamus, de Jack, de Joey... Et c'est cet ensemble qui nous donne une identité. Hal Duncan est comme un Picasso littéraire! On pourrait oser la comparaison avec la réduction quantique de la même manière. Fin de la digression. Promis. Mais l'impression qu'il s'en dégage est que l'histoire se répète encore et toujours, avec les mêmes personnes, avec les mêmes situations, ce que l'auteur écossais exploite au maximum en superposant les époques. Ce qui rend la lecture et l'ambiance qui s'en dégage assez troublantes.
Une fois qu'on a dépassé le stade de la confusion, il est plus facile de s'immerger dans l'univers d'Hal Duncan.
La deuxième idée développée tourne autour du langage. A la manière de Neal Stephenson dans Snow Crash (le samouraï virtuel étant un titre vraiment bien traduit, sic), Vélum se concentre sur le pouvoir du langage. Ici il est représenté par la Cryptolangue, la langue originelle qui peut fléchir les volontés, faire bouger les objets et même tuer un homme. Une langue capable de programmer les esprits. Cette inflexion, ce pouvoir se retrouve dans la forme du texte d’Hal Duncan. Il superpose ici aussi plusieurs façons de parler. Par exemple, il entrelace une langue lyrique et une autre, disons limite châtiée. Ça facilite un peu la compréhension du lecteur car c'est aussi pour lui la seule manière de différencier les époques, les interlocuteurs. A cause des références aux textes en Sumérien (l'histoire d'Inanna, par exemple) ou aux mythes grecques, le style s'adapte, se transforme. Hal Duncan a su retranscrire par une écriture et un style le lyrisme et la puissance de ces textes anciens (dont celui de Prométhée).
Une chose est sûre, il est très facile de passer à côté de l'essentiel des 666 pages de ce roman (comme on peut le faire avec Snow Crash en le prenant pour un bête roman sur la réalité virtuelle). Une relecture s'impose pour cerner le roman, pour vraiment comprendre les tenants et aboutissants. Enjoy!

La conclusion de

Ambitieux, exigeant, surréaliste, fou, incompréhensible, démesuré, exceptionnel... Vélum est un livre dont les adjectifs manquent pour le qualifier. Un livre à part, sans l'ombre d'un doute. Hal Duncan revoit le concept même du roman et la façon de lire. Une expérience littéraire à expérimenter! Entrez dans le Vélum.

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