Entretien avec Croc

20 ans au service du Jeu

Pionnier du jeu de rôle francophone, Croc est un personnage incontournable du paysage ludique hexagonal, haut en couleur et attachant. Créateur de nombreux jeux, il est également réputé pour ne pas avoir la langue dans sa poche. Ce qui, en quelque sorte, est du pain béni pour les petits curieux que nous sommes, nous, obsessionnels rédacteurs de SFU. A quelques mois seulement de la sortie de son premier jeu à figurines fantastiques (Hell Dorado) et alors qu’Asmodée a réédité son très réussi jeu de plateau l’Age des Dieux, il m’a semblé injuste que cette célébrité n’est pas encore eu droit à une place de choix dans nos colonnes. Voilà qui est réparé !

Bastable : Bonjour Croc, pour les internautes qui ne te connaîtraient pas peux-tu nous décrire brièvement ton parcours estudiantin et/ou professionnel ?

Croc : Estudiantin, ça va pas peser lourd : brevet des collèges (c'est comme ça qu'on disait de mon temps) et BEP électronique, bref, pas de quoi remuer les neurones d'un responsable ANPE. Mais bon, je me suis fait tout seul, c'est toujours ça de pris. Pour la suite c'est deux ou trois ans comme éditeur indépendant (Bitume, Gore et Animonde) puis arrivée chez Siroz, qui est ensuite devenu Idéojeux et Asmodée. 17 ans de boîte et encore toutes mes dents. Plusieurs jeux de rôles plus tard, me voilà responsable des jeux vendus ou édités par Asmodée. Entre Pokémon et In Nomine Satanis, il y a de la marge.

Bastable : Bitume fut ton premier succès. Inspiré de l’univers de Mad max, avec un style très direct. Comment as-tu vécu cette rapide reconnaissance public ? Te sentais-vous le porte-parole d’un nouveau mouvement rôliste français, plus direct, plus rock n’roll, tranchant nettement avec l’esprit polytechnicien qui régnait à l’époque ?

Croc : J'étais à l'époque bien plus influencé par les oeuvres des américains (Greg Stafford, Steve Jackson, etc.) et la création française ne m'intéressait pas. D'autant que 80% des gens jouaient à AD&D et cette suprématie m'emmerdait royalement. Je voulais des choses plus directes, plus basée sur le dialogue que sur la technique. Même si mes premiers jeux ont une part de technique importante.

Bastable : Puis vient Berlin XVIII, beaucoup moins décalé, avec tous ces éléments que l’on retrouve aujourd’hui dans COPS, par exemple ? Une volonté de traiter le sujet de la violence de manière plus sérieuse ?

Croc : mmm... Là va falloir relire ses fiches parce que je n'ai pas écrit Berlin XVIII, ce sont Eric Bouchaud et Laurent Tremel les responsables ! J'ai rien fait monsieur l'inspecteur, je vous jure.

Bastable : Oula ! Dans les méandres de mon vieux cerveau rouillé, j’étais certain que tu avais participé à la création de Berlin XVIII ! Mea Culpa ! Parallèlement à un ouvrage dur qu’est Bitume, les joueurs découvrent à la même période le jeu bitnik écolo Animonde. Un autre reflet de ta personnalité où l’on peut découvrir un Croc romantique ou un simple pied de nez à certains mauvais coucheurs qui te cataloguaient dans le registre bourrin ?

Croc : Non je n'avais rien calculé. Ma passion pour la nature et les animaux ne date pas d'hier et on peut aussi bien aimer Mad Max que Ushuaïa Nature, je ne vois pas où est le problème. Mais après Bitume, il était déjà trop tard et j'étais catalogué bourrin, ce qui ne m'a plus quitté ensuite. Bastable : Puis vient In Nomine Satanis / Magnas Vérita et Bloodlust. Deux jeux radicalement différent mais au style narratif très ‘’Crockien’’. Te rappelles-tu dans quelles circonstances sont nés ces deux hits du JdR ? Reconnais-tu avoir contribué à la diabolisation du JdR par le grand public et les médias qui ne voyaient en ces jeux que des hobbys de malades mentaux et de satanistes, faute de les avoir lu ?

Une partie de l'univers rôliste de Croc

Croc : Les idées de Bloodlust et INS/MV je ne sais pas vraiment, c'est souvent le résultat de discussion entre joueurs et amis. Par contre, pour la diabolisation, je dois bien avouer que j'adore la provocation et que j'ai longtemps été jaloux de D&D qui se prenait à la tête toutes les critiques. Si seulement un joueur de INS/MV avait pu se suicider en invoquant Satan ou un joueur de Bloodlust avait pu tuer sa prof de math pour prouver son courage à son arme-dieu, ça aurait vraiment eu de la gueule; Mais là rien, les joueurs de mes jeux ont visiblement la tête bien sur les épaules. Les autres jouent à Vampire et profanent les cimetières...

Bastable : Dans quelle mesure as-tu travaillé sur Scales, un jeu qui ne te ressemble finalement pas beaucoup ? Et comment expliques-tu son échec commercial ?

Croc : Cette remarque est amusante car Scales est le seul jeu avec Bitume dont j'ai intégralement écrit tout le bouquin de base (sauf le scénario). Donc c'est étonnant qu'il ne me ressemble pas... Ah oui, parce que ce n'est pas un jeu de bourrin c'est ça ? Sinon son échec est certainement du à la toute puissance à l'époque du monde des ténèbres et du système de jeu trop bizarre pour les joueurs de l'époque.

Bastable : Venons-en maintenant à cet excellent COPS, l’un des hits actuels du JdR français, quel a été ta part de travail dans la conception de ce jeu vraiment particulier ? Quelles sont les qualités que tu y trouves ?

Croc : Je dois avoir écrit 20% du jeu de base et rien par la suite. La force de COPS c'est la facilité à créer des scénarios et à maintenir un groupe de joueurs soudé. C'est tellement simple, il suffit d'allumer la télé et on trouve une idée de scénario (bon, la partie sera meilleure si on tombe sur The Shield que sur Derrick).

Bastable : Je me rappelle ton enthousiasme lors d’une partie de bitume à laquelle j’ai eu l’honneur d’assister au Salon de la Maquette, il y a maintenant 20 ans. As-tu gardé le même regard passionné sur le monde du jeu ? A ton avis, y a-t-il eu en ce laps de temps progression, régression ou perversion du hobby ?

Croc : Pour le jeu de rôles, je dois bien avouer que j'ai un peu lâché l'affaire, par manque d'envie principalement. Mais je suis toujours aussi passionné de jeux au sens large du terme, que ce soir les jeux PC, les jeux de plateaux, les figurines ou les wargames. Tout ça, c'est que du bon !

Le jeu de plateau de Croc: l'age des Dieux

Bastable : Ces dernières années, tes activités se sont diversifiées, avec le jeu de plateau – l’age des Dieux – et le jeu à figurines. Aujourd’hui d’ailleurs, tu es en train de travailler sur la finalisation d’un jeu à figurines très ambitieux. Peux-tu nous en dire plus sur l’esprit de ce jeu?

Croc : Hell Dorado, puisque c'est son nom, est un jeu d'escarmouche (pas plus de 10 figurines par camp) qui se déroule en enfer mais le rapport avec INS/MV est très lointain. Le jeu se déroule pendant la guerre de 30 ans, moment où un portail s'ouvre sur les enfers. Prenant contre-pied les scénarios habituels, ce sont les humains qui vont conquérir les enfers et pas les démons la Terre. Bon, forcément, là-bas, ça se passe un peu plus mal qu'avec Christophe colomb plusieurs dizaines d'années avant... Le background sera autant historique que fantastique et le look du bouquin de base devrait plonger les joueurs dans un univers glauque et déprimant.

Bastable : A quel stade en est le projet ? Asmodée a déclaré avoir repoussé la sortie à début 2007, exact ?

Croc : Nous avons plusieurs dizaines de figurines sculptées, les règles sont terminées, le background aussi. Mais la fabrication des figurines est un tout nouveau travail pour nous et cela risque de prendre du temps. Début 2007 est un peu optimiste, mais 2007 tout court, c'est certain.

Bastable : Qui s’est vu confier la réalisation des figurines ?

Croc : Ce sont deux Nantais déjà prestigieux dans le milieu de la figurine : Jacques-Alexandre Gillois et Thomas David. Bastable : Je trouve que Hell Dorado, pour l’avoir essayé durant la Gen Con 2006 (pour la chronique, cliquez ici !), est un jeu très réussi.

Bastable : Ne crains-tu cependant pas qu’il ait du mal à se faire une place avec la quantité importante de jeux à figurines qui fleurissent en ce moment ? Quels sont les arguments que le jeu possède pour faire la différence face à la concurrence ?

Croc : Les arguments sont nombreux. Tout d'abord le background historique devrait permettre de proposer une gamme de figurines originales par rapport à ce que se fait actuellement (une armée musulmane de toute beauté est en préparation), le cachet Asmodée promet des textes sans concession et sans censure, le fait qu'une armée se compose de 10 figurines permet de jouer sans se ruiner. Pour finir (et ce n'est pas le moins important), la qualité des figurines devrait nous permettre de nous hisser au niveau des plus grands. Certainement pas au début. Mais nous ne prévoyons pas un sprint mais bien un marathon avec un plan de développement sur plusieurs années.

Bastable : Pratiques-tu encore le jeu en temps que loisir ? Quels jeux trônent en favori dans ta ludothèque ?

Croc : En ce moment, on va dire que les 4 principaux jeux sont World of Warcraft (sur PC et le JCC), Hell Dorado et Heroscape. Avec un petit Caylus de temps en temps pour se creuser les méninges.

Bastable : Ha ! Ces fameux MMORPG, et WoW en particulier qui connaît un véritable engouement auprès des jeunes ! Pour y avoir jouer une dizaine de mois en espérant y trouver une projection rôliste, je n’y ais finalement trouvé qu’une perversion du système originel pour en arriver a une sorte de ‘’Quake-like’’ où des gus se retapaient constamment les minces instances tout en se gavant de langage SMS, de kikou et de lol.Comment appréhendes-tu ce hobby, quelque peu bouffeur de vie sociale et finalement anti-communautaire, contrairement aux autres jeux de sociétés ?

Croc : Pour WoW la solution est simple : ne jouer qu'avec des vrais joueurs. Des amis "IRL" comme disent les connards qui squattent ce genre de jeux. Je joue avec mon fils et deux ou trois copains et tout se passe très bien. Je ne groupe JAMAIS avec qui que ce soit d'autre.

Bastable : ta réponse a comme mérite d’être claire (rire). D’autres projets ?

Croc : Toujours. Peut-être un autre jeu de plateau si j'en trouve le temps un jour...

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