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Entretien avec... Laurent Gidon

Publié il y a 6 ans par Manu B.

L'auteur de Djeeb se livre sur SFU

Laurent Gidon a sorti Djeeb l'encourseur en mai 2010. C'est le deuxième volet de la saga Djeeb, après Djeeb le Chanceur en 2009. On sait déjà qu'il y aura au moins deux autres volets. Nous avons voulu en savoir plus sur l'auteur du célèbre trublion Djeeb.

Bonjour Laurent Gidon. Tu as récemment fait l'actualité en étant nominé pour le Grand Prix des Imaginales, dans la catégorie roman français. Pas trop déçu de n'avoir pas remporté le trophée ?

J'aurais surtout pu être déçu pour Mnémos, qui aurait vu lui échapper une chance de trouver plus de lecteurs. Mais comme c'est un roman Mnémos qui l'a eu - j'ai lu Chien du Heaume de Justine Niogret et j'ai bien aimé - je ne me fais pas de souci pour les comptes de la maison. À titre personnel, j'étais flatté d'être cité, et presque angoissé. C'est une sorte de soulagement de voir le prix tomber sur Justine. Je ne suis pas une bête à concours, surtout en termes d'écriture. Je n'ai pas envie de voir un prochain livre attendu et jugé à l'aune d'un prix précédent. En tant qu'outsider, j'écris sans pression, avec le seul plaisir pour objectif. Et ça me va très bien comme ça.

Comment s'est déroulé ton passage aux Imaginales 2010 ?

C'était l'horreur ! Que des gens sympas, que j'ai eu plaisir à revoir, d'autres que j'ai découverts avec gourmandise, un bain d'émotions qui m'a fait rentrer chez moi tout propre et chargé à bloc de livres et d'énergie. En plus j'ai pu dire dans le micro ce que j'avais sur le cœur et personne ne m'a coupé la parole. On m'a même traité de Bisounours : une consécration. Des inconscients ont été jusqu'à venir me parler, quelques-uns m'ont demandé de gribouiller sur des livres pourtant tout neufs... Vraiment une horreur.
Je recommence quand vous voulez !

Peux-tu nous en dire un peu plus sur le parcours de Laurent Gidon : avant de venir à l'écriture, comment il en est venu à l'écriture, puis à la SF, de sa première nouvelle publiée par Télérama (1) jusqu'à la genèse de son premier roman et quelles sont ses inspirateurs/inspiratrices ?

Parcours assez banal. Des études plus subies que choisies, des premiers jobs marketing pas très heureux, un gros coup de ras-le-bol après mon passage dans l'armée et un poste de rédacteur publicitaire qu'on m'a proposé au bon moment.
Pendant 10 ans, j'ai passé presque 12 heures par jour à écrire des trucs très bêtes ou très intelligents, je ne sais plus, mais je sais qu'en rentrant du bureau je n'avais aucune envie de me remettre à écrire.
En revanche, j'y ai certainement acquis une technique, et aussi un détachement par rapport à l'écriture. On peut me dire que ce que j'ai écrit est nul : j'ai l'habitude. On peut aussi me dire que c'est génial, ça m'est déjà arrivé au bureau, et pour des trucs dont je me fichais totalement. Sans être blindé, l'euphorie passagère que j'en retire ne me fait plus vraiment tourner la tête.

Quand nous sommes revenus en Haute-Savoie, je me suis installé en free-lance et j'ai enfin eu le temps d'écrire pour le plaisir. Beaucoup de temps (donc peu d'argent). Ma démarche travailler peu pour travailler bien a surtout fonctionné sur le mode travailler peu pour gagner moins. En zonant sur Internet, je suis tombé sur un jeu d'écriture proposé par Télérama : pondre un texte inspiré d'une photo de Cartier-Bresson. La photo m'a tapé dans l'œil (une femme nue !), le texte est tombé en une demi-heure, presque en apnée... et j'ai aimé ça. Il a été publié, mais ce n'est pas ce qui a compté (quand j'écrivais une pub, elle était publiée à 300 000 exemplaires dans plein de magazines). Ce que j'ai aimé, c'est de pouvoir exprimer quelque chose et que les mots se mettent en place tout seuls.
Après, j'en ai écrit quelques autres, sur des thèmes divers. Quand j'ai voulu voir si j'arrivais à faire un roman entier, il m'a fallu un moteur. J'ai choisi mon épouse : un très bon moteur. J'écrivais pour elle, en lui demandant à chaque fin de chapitre si elle voulait savoir la suite. Sans elle et sa curiosité, je ne suis pas sûr que j'aurais pu aller au bout.

Comment écris-tu ? Quel est ton processus créatif ? Comment te viens l'idée d'un roman ou d'une nouvelle ?


Vaste question. Pour le comment, j'écris souvent par vagues frénétiques. Je perds une certaine quantité de temps devant l'écran à me balader et lire des trucs en ligne, avant de me jeter sur mon clavier en mode « la vache, je n'ai encore rien fait et dans une demi-heure il faut aller chercher les enfants à l'école ! »
Pour les idées, c'est assez difficile à analyser. La plupart du temps, cela part d'une situation. Un personnage face à tel type de problème, ou simplement un mode d'organisation... Comme tout le monde, je me dis « et si... » Après, je me pose la question du comment. « Et si un mec était payé par les héritiers pour convaincre les vieux d'aller en maison de retraite, comment il s'y prendrait ? » Ou « Et si Dieu devait convaincre une bigote déjà convaincue ? » Ce qui est sûr, c'est que les idées viennent parce que j'ai envie d'écrire, pas l'inverse. Ça me prend sans arrêt, en entendant des gens s'engueuler ou en lisant un titre de journal, et ça se transforme en histoire parce que j'ai envie de la raconter à ma façon. Tout se passe dans ma tête, avec déjà des personnages, des bouts de dialogues, des résolutions de situation... Mais ce n'est que lorsque je me mets au clavier que la forme s'impose. Le style, le point de vue, le ton... tout le reste se met en place en l'écrivant. Et l'idée se dilue en se cognant à d'autres qui apparaissent alors que je ne leur demandais rien.
Souvent, les situations de départ peuvent donner n'importe quel type de texte. Soit je raconte juste l'idée, comme une fenêtre ouverte sur un monde qui existerait tout autour, et c'est une nouvelle. Soit je m'intéresse au pourquoi, à ce qui s'est passé avant pour en arriver là, et puis à ce qui se passera après, ou autour, et cela peut donner un roman... ou plusieurs.

Ton premier roman est un roman de SF : Aria des Brumes (2). Peux-tu nous parler de son écriture, de son histoire ?

Le point de départ était tout simple : j'avais envie d'inventer des super soldats super forts, indestructibles, et de les casser quand même. Je ne sais pas si c'est très original, mais comme j'avais envie, je l'ai fait.
Une petite nouvelle donc, une trentaine de pages, juste pour présenter les héros, leur mission, et faire foirer le tout en laissant un peu le lecteur dans l'interrogation : où est-ce que ça a planté ? Je le savais, mais je n'avais pas envie de tout expliquer.
Et puis plus tard, quand il s'est agi d'écrire un roman, j'ai repris la situation où je l'avais laissée, en cherchant à donner au lecteur les informations qui manquaient. On avance donc avec le héros, on partage ses questions, les réponses viennent peu à peu, avec l'histoire. J'avais tout l'arrière plan en tête, et quelques scènes clés en ligne de mire. Au fil de l'écriture, je me dirigeais vers ces nœuds d'intrigue, mais d'autres sont apparus d'eux-mêmes, parfois en fonction des réactions de mon épouse. Les furets, la situation socio-politique de la planète Aria et sa sécession de l'Alliance, le problème du professeur Shepher et l'affrontement final faisaient partie du pack de départ. Les traqueurs, et donc la Compagnie des Brumes, sont venus se greffer sur ce canevas initial et ont ouvert tout un second pan de l'histoire. Ils lui apportent un équilibre qui m'a plu, par opposition au commando du début. Les Brumes sont de vrais superhéros, dotés de pouvoirs qui leur donnent des avantages incroyables, et au lieu d'en tirer gloire ou même de s'en servir à leur profit, ils n'en font rien ou presque, perdus dans leur exploration intérieure. Tirer un ressort narratif de cette apathie m'intéressait.

J'ai bouclé le roman un peu vite, pour offrir le dernier chapitre à mon épouse pour Noël. Et puis j'ai laissé dormir, en faisant lire à des gens que ça pouvait intéresser.
À ce sujet, je crois que le plus dur est de faire lire un texte à un voisin, quelqu'un qui n'a aucun point commun avec vous à part celui de partager le même bout d'espace. Il faut déjà affronter les questions (Ah bon ? Tu écris ? Pourquoi ?), puis relancer (Ouais, j'ai commencé : c'est dur à lire au début), enfin se prendre des compliments à double tranchant (J'ai déjà lu bien pire !). Mais c'est un bon test. Quand vous avez le culot de faire lire à un voisin que vous allez croiser tous les jours ensuite en supportant son regard ironique (T'as rien de mieux à faire ?), vous pouvez vous tourner sans crainte vers les éditeurs.
Je l'ai fait, en ciblant les maisons spécialisées un peu connues, sans grand succès malgré quelques encouragements d'éditeurs qui ne pouvaient pas le publier et donc qui n'hésitaient pas à lui trouver des qualités. Jusqu'à ce que Hélène Ramdani me dise, par mail, qu'il y avait des défauts et donc du boulot, mais rien d'insurmontable. Elle a eu la finesse de repérer la fin en pente raide et de me la faire réécrire (Coco, t'es sympa, mais ton épilogue, là, tu m'en fais trois chapitres !).
Et voilà, facile : mon premier roman était publié, deux ans après la fin de l'écriture. J'en souhaite à tous ceux qui attendent leur première publication.

Pour ton deuxième roman, tu écris un roman de fantasy.  Fais-tu cas des genres ? As-tu une préférence pour l'écriture ?

Ah oui, de la fantasy... bon. J'avais appelé Djeeb le Chanceur (3) « roman d'aventures extraordinaires », mais fantasy, pourquoi pas. J'ai bien l'impression, intuitivement, qu'il y a des genres différents dans les littératures de l'imaginaire et que des spécialistes s'évertuent à les différencier, mais j'ai beaucoup de mal à repérer les frontières exactes entre genres - et encore plus entre sous-genres - quand je lis des livres.
Pour écrire, c'est encore plus difficile. En fait, je me pose plus une question de réalisme que de genre. Il m'arrive de vouloir me lâcher, sans souci de crédibilité ou de véracité, et peut-être m'orienter vers des terres un peu libres comme en fantasy, où je pourrais inventer n'importe quoi... mais je ne tiens pas longtemps. Si dans une histoire il m'arrive d'éclairer une pièce avec une gelée vivante ou de décrire un système de captation d'énergie volcanique, cela reste un détail exotique. Mais j'ai plus de mal à inventer des situations qui ne me paraissent pas cohérentes au niveau humain. Très vite, je m'interdis certaines réactions chez les personnages, ou certaines actions qui me déplaisent (massacres, tortures...).

En ce qui concerne Djeeb, j'ai eu très tôt envie de tout mélanger, un peu comme le fait Jack Vance (quitte à se choisir un modèle, autant qu'il ait de la gueule !). A posteriori, en discutant avec un spécialiste de la SF, j'en suis venu à me trouver une justification : inviter des lecteurs de fantasy dans un univers qu'ils connaissent un peu, pour les amener vers un autre genre, en contrebande. Mais je ne suis pas un bâtisseur de ponts, juste un amuseur qui se fait plaisir à écrire des histoires.
Pour simplifier, si je m'autorise à imaginer un avenir un peu crédible, je me dis que c'est de la SF, si ça se passe aujourd'hui mais que la réalité ne correspond pas à la nôtre, j'appelle ça fantastique, et si j'invente un monde d'avant ou d'à côté où tout est permis, ce sera plutôt fantasy. Le recueil Blaguàparts (4) publié chez Griffe d'Encre en est un bon exemple : des textes que j'ai écrits sans me demander de quel genre ils relevaient, mais qui partagent une parenté évidente pour moi. Ensuite, je laisse les lecteurs et les spécialistes (s'il y en a qui daignent s'y pencher) en discuter plus précisément. Mais je suis prêt à en parler avec eux, ne serait-ce que pour apprendre un peu de quoi il retourne.

Justement, parle-nous un peu de l'univers (on revient plus tard sur les genres avec Djeb l'encourseur) de Djeeb. As-tu l'intention de développer un peu le côté « géographique et anthropologique », comme le faisait Jack Vance, dans les autres romans ?

Youpiiii ! Comparez-moi encore à Big Jack, ça me flatte et j'adore ! C'est pourtant vrai qu'il y a un peu de ça. Dès le début, comme pour Aria des Brumes, j'ai situé le personnage de Djeeb dans un univers plus large qui ne serait qu'effleuré dans le roman. Les lecteurs attentifs (j'en connais, qui m'en ont fait reproches) ont ainsi pu relever ce qui passait pour des incohérences ou des anachronismes - on croise des pièces en plastique, un ordinateur, un télescope - mais ces détails avaient leur place dans l'environnement élargi en matière de technologie. D'un point de vue géographique, l'action uniquement centrée sur Ambeliane laissait entrevoir un paysage plus large. Dans d'autres histoires de Djeeb, les éléments vont se mettre en place peu à peu, comme un décor qui se préciserait en arrière plan, avec aussi des façon de vivre variées d'un lieu à l'autre, des relations plus ou moins bonnes entre les habitants de différents lieu. C'est la magie de l'Arc Côtier, un peu comme le pourtour méditerranéen de l'Antiquité : on pouvait y croiser des Grecs et des Phéniciens, des Égyptiens en balade ou parti acheter du bois, des croyances et des organisations assez variées, et des différences qui ne conduisaient pas toujours à la guerre.
Je ne dis pas que je vais inviter le lecteur à faire du tourisme dans cet univers, mais je pense qu'il y aura toujours deux éléments dans chaque histoire : une intrigue centrée sur Djeeb, et un cadre de vie presque expérimental (comme Ambeliane, ou la cité de Calderia dans l'Encourseur) qui influera sur l'intrigue. Le matériau de départ est suffisamment malléable pour que je puisse m'amuser avec Djeeb tant que j'en aurai envie. Si l'éditeur suit, cela fera son chemin jusqu'à quelques lecteurs.

Pour Djeeb le Chanceur, tu as dû changer d'éditeur. N'as-tu pas éprouvé de difficultés pour faire publier ton roman ?

Ah, là, lààààà, ne m'en parlez pas ! Entendez la complainte du pauvre wannabe jeté tout nu avec son manuscrit dans le milieu hostile de l'édition...
Sérieusement, j'ai eu une chance incroyable et la seule difficulté réelle a été pour Hélène Ramdani, quand le Navire en Pleine Ville a commencé à prendre de la gîte, après la parution de Aria des Brumes... pure coïncidence. Djeeb aurait pu souffrir de ce relatif échec, mais en fait non. Par respect pour ceux qui ont du mal à se faire publier, je ne la ramène pas. Disons seulement qu'une éditrice s'est penchée sur les extraits que j'avais mis en ligne, m'a demandé le manuscrit complet et l'a publié (après un peu de boulot dessus quand même). Merci Célia, rien d'autre.

Djeeb le Chanceur a un héros assez énervant. Peut-on le considérer comme une sorte de bouffon, d'amuseur ?

Au début, il était encore pire : un casse-pieds infatué de sa personne qui ne comptait que sur une chance insolente. Je l'ai un peu amélioré après deux ou trois chapitres, parce que je ne me voyais pas passer tout ce temps avec un pénible que je ne respecterais pas un tout petit peu. Bouffon et amuseur, cela lui va bien comme une puce à un chien. Comme tous les clowns, il a son côté sombre, ses tristesses et ses doutes. Comme tous les bouffons, il lui arrive de voir juste et de dire ce qu'il faut à qui peut l'entendre. Et comme tous les amuseurs - oui, comme ceux que nous avons de nos jours - il lui arrive d'en faire trop, sans se soucier assez du mal qu'il peut faire. Un type au poil, qu'il vaut mieux ne pas côtoyer de trop près.

Or, sa maladresse l'amène au pire : le combat à mort, l'incendie d'une ville... Fait-il exprès ou attire-t-il les ennuis ?

Maladresse ? Peut-être. Je le vois plutôt adroit et talentueux, mais à courte vue. Il est comme tous ceux qui disposent d'un pouvoir ou simplement d'une influence : il agit comme il l'entend, au gré de ses besoins ou de ses aspirations, sans mesurer à temps les conséquences possibles de ses actes. Le fait que ses intentions soient bonnes, ou simplement honnêtes, ne change rien. Ces gars-là sont dangereux, autant par ce qu'ils plantent dans la tête des autres que par ce qu'ils peuvent être amenés à démolir sans pour autant penser à mal. Quand Djeeb tue ou constate l'ampleur des dégâts, cela ne laisse pas indifférent. Mais il n'y peut plus rien, tourné déjà vers une autre action d'éclat, ou une autre fuite.
J'ai rencontré des gens comme lui, à différents niveaux : brillants, charmeurs, séduisants en paroles comme en actes, et qui laissent pourtant une trace de désolation derrière eux, pas toujours visible immédiatement, mais parfois profonde. Un personnage intéressant pour moi, et dont je n'ai pas encore traqué tout le potentiel, positif comme négatif.

Avais-tu l'intention d'en faire une suite (ou un autre épisode quasi indépendant), dès le départ ?

Non, pas du tout. J'avais juste envie de me détendre et en même temps de me lancer un petit défi (Coco, arriverais-tu à écrire un roman à partir de rien ?). Mais c'est lorsqu'on m'a commandé une nouvelle pour une anthologie que j'ai eu un réflexe immédiat : reprendre Djeeb pour l'envoyer faire le boulot à ma place. Du coup, je me suis dit que s'il pouvait revenir pour une petite histoire, il pouvait aussi en faire d'autres, des plus longues. Alors je m'y suis mis... et je me suis planté. Au bout de cinq chapitres, plus envie, sec, ras-le-bol du Djeeb. Ce n'était pas lui le problème, c'était moi.
Mais j'avais fait la bêtise d'en parler un peu autour de moi. Et un jour, Hélène Ramdani m'a appelé pour me dire qu'on allait retravailler ensemble. J'étais content, et je lui ai demandé « Et sur quoi donc ? » Elle m'a répondu « Sur ton prochain Djeeb, nouille ! » Il a bien fallu que je m'y remette. Après, décider d'en faire un troisième a été une sorte de formalité. Mais cette fois, je bute sur le chapitre 6... J'attends que Hélène m'appelle pour me botter les fesses.

Dans Djeeb l'encourseur (5), Djeeb semble avoir marqué le coup, vis-à-vis de sa dernière aventure. Est-il sur la voie de la sagesse ?

Il était déjà sur la voie d'une certaine sagesse, mais il lui a fallu un gros coup dur pour qu'il se rende compte de la fausse route. Vouloir être grand, beau, fort, noble et généreux en tout instant, ça ne marche pas. Parce qu'on n'est pas tout seul.
Donc Djeeb a surtout appris à prendre l'autre en compte avant de se jeter dans un de ces grands solos sans filet. Vous allez dire qu'un gamin de 6 ans l'a compris aussi... mais si on regarde les héros de la plupart des histoire, et malgré toutes leurs qualités de héros, ils n'ont pas toujours un âge mental supérieur à celui d'un enfant de 6 ans. Sinon, ils feraient comme tout le monde et seraient noyés dans le quotidien, la famille, le boulot, les copains et les projet de vacances ou de déménagement. Djeeb n'en est pas encore là, mais il me paraît avoir pris un peu d'avance et être prêt à aborder sa crise d'adolescence sur le coup de la cinquantaine.

Dans une histoire légère, tu abordes des sujets un peu plus sérieux, notamment la condition des femmes dans une société patriarcale. N'est-ce qu'une composante de l'histoire ou avais-tu l'intention dès le départ de l'aborder ?
A comparer aux « Forts du port », voulais-tu créer une sorte de choc des civilisations ?

Je crois que cela se passe en deux temps. D'abord, l'histoire me pose des questions. Pour celle qui nous intéresse, je me suis aperçu que je décrivais Calderia et ses habitants, mais qu'il n'y avait pas de femmes dans ce décor. Je me suis demandé : mais alors, où sont-elles ? Une partie de la réponse est dictée par les éléments précédents de l'histoire (ici, les crocheteurs adroits comme des singes pour se déplacer dans les arbres). Mais une autre partie vient de mes convictions profondes qui s'expriment tout naturellement dans les solutions que je privilégie. Souvent, je ne m'en aperçois que plus tard, en prenant du recul. Cette question du rôle des femmes dans la stabilité et la dynamique d'une société doit m'intéresser, parce qu'elle a pris une grande place dans la structure de l'Encourseur. Je n'ai pas voulu opposer Calderia et Port Rubia, mais la balance s'est faite presque toute seule, comme dans une représentation équilibrée des possibles.

Je crois que c'est devenu un peu une constante dans chacun des romans que j'ai écrits, par la force des choses. Autant, le temps d'une nouvelle j'arrive à écrire contre ce que je crois, autant quand je passe plus d'un mois dans un univers mes fondamentaux reprennent assez vite le dessus. C'est ce qui a sans doute permis à Hélène Ramdani de sortir Aria des Brumes en jeunesse : je ne l'avais pas écrit pour ça, mais il n'y avait rien dedans en termes d'idées ou d'action qui puisse heurter de jeunes lecteurs.
C'est pour cela que le terme choc des civilisations me gêne. D'abord parce que je n'ai pas cherché cet affrontement caricatural, mais surtout parce que j'attribue les frictions à des objectifs contradictoires plus qu'à des différences d'humanité, de croyances ou de mode de vie. Dans notre quotidien, on est souvent sommé de prendre parti, pour ou contre, avec les uns ou dans le camp des autres, dans une sorte de lutte idéologique binaire que je refuse. Je cherche les enjeux réels autour de Djeeb pour organiser l'histoire selon cette mécanique objective, plutôt que dire « Port Rubia a raison, Calderia a tort, donc Port Rubia gagne à la fin ». Certains personnages atteignent leurs objectifs, d'autres non, mais il n'y a pas de vrai gagnant, donc pas de perdants non plus. Chacun peut continuer sa route.

Pour revenir sur la porosité des genres dans ton dernier roman, et sans dévoiler toute l'intrigue, Djeeb l'encourseur n'est pas un roman de fantasy, mais plutôt, comme la trilogie d'Helliconia, un genre de planet opera. Penses-tu poursuivre dans cette voie dans la suite des aventures de Djeeb ?

D'abord, je dois préciser un truc : la série des Djeeb, que ce soit en roman ou en nouvelle, n'a pas d'autre ambition que d'être distrayante. Ça ne m'empêche pas de le faire sérieusement et d'avoir des exigences personnelles en termes de structure ou d'écriture, mais on parle bien de divertissement. Cela peut donc paraître incongru de ma part (ou de la vôtre, d'ailleurs) de disserter sur la construction de ces histoires qui ne feront pas date dans la littérature, mais qui j'espère feront passer un bon moment à leurs lecteurs.
Cette précaution posée, la réponse : oui, je pense poursuivre dans cette voie. En fait, je vois la série comme une sorte de mouvement de caméra qui, d'épisode en épisode, fait le point sur une action précise mais change la focale pour agrandir la profondeur de champ. Du Chanceur à l'Encourseur, on suit deux histoires distinctes, mais surtout on en apprend plus sur l'environnement immédiat. L'Encharmeur, paru dans l'anthologie Magiciennes et Sorciers, donne aussi quelques clés supplémentaires. Dans l'Aimenteur, l'arrière plan prendra encore plus d'importance, mais on fera un retour en arrière avec un Djeeb d'à peine vingt ans.

Le lecteur est un peu comme un visiteur extra-terrestre qui débarquerait à Neuilly sur Seine et commencerait par passer une journée sur place en se disant que tout cela est bien beau, bien cohérent. Le lendemain, il va (après avoir détruit Neuilly, mais c'est un détail) à Paris par le Bois de Boulogne et s'aperçoit qu'il s'y passe des choses très différentes, mais que Paris, le Bois et Neuilly sont peut-être bien liés dans leur fonctionnement. Il lui reste encore à faire le tour de la banlieue, puis partir en province, pour savoir qui fait tourner les usines et moissonne les champs. Il aura alors peut-être une idée de la machine France, mais n'aura un aperçu du monde entier autour que par les interactions perceptibles en France.
Sacrée promesse pour le lecteur : la prochaine fois, je l'emmène à Sarcelle et dans la Creuse !

Tu en es donc au chapitre 6 du prochain Djeeb. As-tu déjà toute l'histoire en tête et peux-tu nous en révéler le pitch ?

Comme toujours, j'ai des points de repère en ligne de mire. Je sais où cela commence, quelle est la situation de Djeeb, et où j'aimerais l'emmener plus tard. Là où j'en suis (chapitre 6, donc) la résolution du premier souci m'a entraîné sur une voie imprévue. Ce pauvre Djeeb y perd un temps précieux et perd surtout de vue le premier relais qu'il aurait dû atteindre plus tôt. Mais c'est intéressant pour moi. L'histoire se construit devant mes yeux, j'ai l'impression d'être aussi surpris de ce qui arrive que le lecteur le serait à la lecture. Et j'aime ça ! Quand tout est tracé, l'histoire m'intéresse moins, j'ai plus de mal à l'écrire, cela devient juste de la dactylo.
Donc, le pitch : le jeune Djeeb Scoriolis, mal remis d'une désastreuse aventure dans les Landes de Skinia (voir Djeeb l'Encharmeur dans Magiciennes et sorciers) dont il ne garde aucun souvenir, tente de se reconstruire en cherchant une place dans un cabaret de la plaisante cité d'Armane. Ayant couché avec la mauvaise girl du show, il doit fuir et trouve refuge aux Bains de Candace, un endroit peut-être encore plus dangereux. Là, l'étrange maître des lieux le prend comme apprenti, lui enseigne quelques techniques et fait de lui un pion fragile dans un jeu périlleux. Verra-t-il la fin de la partie, ou sera-t-il entraîné sur un échiquier beaucoup plus large ? Cela dépendra de ma capacité à tenir le pitch...
Je prends en effet un risque en livrant des informations que l'écriture nez au vent va peut-être invalider. Mais cela fait partie du plaisir, et du jeu de l'interview aussi. J'ai retrouvé par hasard des notes prises lorsque je travaillais sur Aria des Brumes : elles n'ont aucun rapport avec l'histoire finalement écrite. En fait, il y aurait même de quoi faire un autre roman. Sauf que, si je m'y mettais, je prendrais sans doute encore la tangente jusqu'à écrire toute autre chose...

D'autres projets en vue, en préparation ?

Il y a cette nouvelle avec Djeeb, L'Estoqueur, qui va sortir en fin d'année dans une anthologie très prometteuse chez Rivière Blanche : De Cape et d'esprits. Pour me sentir au niveau des autres invités au sommaire, je me suis un peu ouvert le ventre et j'y ai mis beaucoup d'élément personnels, notamment la pratique de l'escrime de duel et une certaine résistance contre le désenchantement du monde. Un peu l'inverse de Viande qui pense, qu'avait publié Bifrost l'an dernier, mais aussi intime. Bref, un texte que j'aime bien, et j'ai donc un sacré trac : plaira-t-il au lecteur ?
Bout de route, une autre nouvelle sans Djeeb cette fois-ci, va sortir dans une anthologie sur les arcanes du Tarot publiée par Corinne Guitteaud et prévue pour octobre. Je n'y connaissais absolument rien, et j'ai eu à traiter de la carte du pendu. Il a fallu chercher, et j'étais tellement peu sûr de moi que j'ai soumis trois propositions différentes à l'anthologiste. Celle qu'il a choisie est encore une fois un texte très personnel, qui me tient à cœur pour sa démarche narrative de non-affrontement.
Sur ce thème, j'ai réussi à fédérer quelques auteurs confirmés prêts à relever le défi d'une anthologie sans conflit, sans menace, sans combat. J'attends la réponse d'un éditeur pour lancer les auteurs sur la piste de cette narration un peu négligée dans les genres de l'imaginaire.
Par ailleurs, j'ai bientôt fini d'écrire un roman de littérature générale pour lequel la région Rhône-Alpes m'a attribué une bourse d'encouragement. Cela va m'aider à trouver un éditeur, car je n'ai ni légitimité ni contact dans ce domaine où la légitimité a son importance.
Et puis j'ai entamé un autre roman de fantasy presque sociologique (même pas peur), ambition qui se perçoit bien dès le titre : Rhââl ! Projet très différents dans mon approche, puisque j'ai toute l'histoire en tête et que je vais essayer d'en faire un synopsis pour travailler avec un éditeur dès le premier jet. Si j'en trouve un prêt à m'aider, et donc à parier de son temps dessus.
Voilà, c'est tout pour l'instant. Et la semaine prochaine... on verra bien (qu'est-ce que je suis donc drôle !).

Merci Laurent Gidon pour ces passionnantes explications autour de Djeeb, de toi et de tes futurs projets. Nous attendons donc le prochain volet de la saga Djeeb avec impatience.

(1) : Oedipus next ; nouvelle publiée par Télérama dans « 42 nouvelles inspirées de 8 photos de Henri Cartier-Bresson » en 1998.
(2) : Aria des Brumes, roman, 2008 (éd. Le Navire en Pleine Ville)
(3) : Djeeb le Chanceur, roman, 2009 (éd. Mnémos)
(4) : Blaguàparts, recueil de nouvelles,  (éd. Griffe d'encre)

Entretien réalisé par email du 15 au 26 juillet 2010.

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