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Rencontre avec... Patrice Louinet

Publié il y a 5 ans par Nicolas L.

Il nous parle de Howard et Conan, mais pas que.

Au moment où se déroule la production d’un nouveau volet (un reboot ?) des aventures cinématographiques de Conan le barbare, nous avons eu envie d’interroger sur le sujet, mais sur aussi beaucoup d’autres choses, à Patrice Louinet, un spécialiste de la littérature howardienne. Patrice s’est gentiment plié au jeu des questions-réponses, au cours duquel il nous parle de tout ce qui tourne autour de l’univers howardien, bien sûr, mais aussi de sa conception de la fantasy, de manière plus général, et de ses travaux en collaboration avec Bragelonne.

SFU : Patrice Louinet, bonjour, commençons par une question d'ordre général : pouvez-vous nous donner votre définition de la Fantasy ?

Patrice Louinet : Pour moi, la Fantasy est l’autre face de la Science-Fiction. Dans les deux cas, l’action prend place dans un univers où les éléments extra-ordinaires sont choses connues et acceptées des protagonistes. (A la différence des récits fantastiques, par exemple, où l’apparition du surnaturel va provoquer incrédulité et stupeur). La Fantasy est le pendant non-technologique de la Science Fiction. On peut y trouver des trolls ou pas, des sorciers ou pas, une ambiance moyenâgeuse ou pas, peu importe. C’est donc un domaine particulièrement large dont les seules frontières et limites sont celles de l’imagination.

SFU : On parle beaucoup d'Heroic Fantasy, de faërie, de sword & sorcery... Êtes-vous en accord avec ces classifications ? Y a-t-il vraiment des différences ou est-ce juste un besoin qu'ont certaines personnes de tout mettre dans des tiroirs ?

PL : J’exècre ces étiquettes, que je trouve profondément débiles et réductrices, et que j’utilise le moins possible. « Sword & Sorcery » est par exemple une appellation assez lamentable. Même sentiment vis-à-vis de qu’on appelle la « high Fantasy », car qui dit « high » sous-entend une « low » Fantasy, qui ne pourrait être qu’inférieure qualitativement. Je n’achète pas un livre parce qu’il s’agit d’Heroic Fantasy ou qu’il y a des vampires dedans, mais parce que je vais trouver l’idée de départ originale, ou que j’ai aimé des précédents ouvrages de l’auteur. La littérature n’est pas de la lessive. Si je trouve exactement ce à quoi je m’attendais, je suis déçu. J’aime être surpris, bousculé, dans mes lectures. Ce n’est pas parce que j’ai aimé les nouvelles de Conan (exemple pris au hasard, ou presque...) que je ressens le besoin impérieux de me coltiner tous les bouquins dont le personnage principal est un barbare.

SFU : Dans Les pionniers de la Fantasy, Lyon Sprague de Camp analyse le genre comme une sorte de culte au fantasme du Bon Sauvage, une ode au primitivisme romantique. Il nous parle aussi d'utopie naïve et réactionnaire. La Fantasy serait-il un genre nocif ?

PL : Lyon Sprague De Camp ne comprenait pas grand chose à la Fantasy, voire à la littérature. Tout cela n’était pour lui qu’un aimable divertissement de gentleman. Il disait effectivement que les Conan étaient des récits mettant en scène un Bon Sauvage, ce qui est d’une crétinerie assez redoutable. La Fantasy et la SF ne sont rien d’autre qu’une des deux façons d’aborder la littérature, c’est-à-dire soit dans le mode réaliste, soit dans le mode imaginaire (ce que Marthe Robert appelait les oeuvres de l’Enfant Trouvé et du Bâtard Réaliste.) Aucune des deux formes n’est supérieure à l’autre. Et à l’intérieur de ces deux genres, toutes les variations sont possibles. On pourra trouver des oeuvres réactionnaires ou anarchistes, optimistes ou pessimistes, de valeur ou exécrable, etc. La Fantasy, la SF ou la littérature dite générale ne sont pas intrinsèquement réactionnaires ou naïves. Quiconque s’intéresse un tant soit peu à la question doit avoir lu un jour Roman des Origines, Origines du Roman.

SFU : Dans beaucoup d'œuvres de Fantasy, les héros répondent à un profil manichéen et résolvent leurs problèmes par l'usage des armes. Serait-il excessif de dire que leurs auteurs sont des partisans de la violence comme solution ultime ?

PL : Encore une fois, je pense que la réponse à cette question ne peut se faire en fonction du genre, mais des auteurs. Je suis très loin d’avoir des connaissances encyclopédiques sur la Fantasy, mais les oeuvres du genre que j’apprécie énormément (celles de Robert E. Howard et Karl Edward Wagner, pour ne pas les nommer) sont tous sauf manichéennes. Quant à la violence, je ne fais guère de distinction entre les différentes façons d’imposer sa volonté aux autres, que ce soit par les armes ou par la politique ou la pression psychologique. Il reste que beaucoup de sous-Conan se réduisent effectivement à des simplets musculeux qui ne savent que manier une épée à défaut d’articuler...

 

SFU : Ogres, trolls, gobelins, morts-vivants, dragons... Quand il s'agit de matérialiser le Mal, la Fantasy utilise souvent un bestiaire imaginaire comme instrument métaphorique, quitte à lui attribuer un comportement terriblement humain. Pourquoi ne pas appeler un chat, un chat ?

PL : Sans doute parce que les littératures de l’imaginaire sont métaphoriques par essence. Mais je ne suis pas d’accord pour dire que ces métaphores symbolisent nécessairement le Mal. Si on tombe dans l’écueil du « nous les gentils vs. les méchants zombies », on reste au stade d’un shoot-'em-up. C’est mignon, mais ça ne va pas creuser très loin. On a eu pendant très longtemps et encore aujourd’hui un paquet de vampires au cinéma et sur les étagères des rayons de librairie. C’est parce que ces personnages sont avant tout une forme de miroir d’une partie de nous-mêmes. Le Dracula de Stoker est toujours intéressant parce qu’il est l’incarnation de la face cachée de la société victorienne. Il est la nuit, l’irrationnel et le sexe lâché sur une société policée. A la croisée du sang, du sexe et de la mort, le vampire est une métaphore extrêmement puissante et riche, dont les contours évoluent en fonction de l’époque à laquelle on les met en scène. Ce n’est pas la gousse d’ail et l’absence de reflet dans le miroir qui comptent, mais ce que ces créatures nous renvoient. Même chose pour les zombies, si ce n’est qu’ils ne renvoient pas à l’individu en lui-même, mais à la société et aux rapports des hommes au monde en général.

SFU :Quelles sont, selon vous, les œuvres qui ont façonné le (ou les) genre(s) ? Celles qui vous ont amené à vouloir y consacrer votre vie ?

PL : Damned ! Je ne sais pas si je peux répondre à cela, pour la simple et bonne raison que je me moque des genres. J’aime des auteurs, pas des genres. La Fantasy doit représenter moins de 10% de ce que je lis. D’une manière générale, j’aime les auteurs qui m’apportent quelque chose de nouveau. Si j’ai l’impression d’avoir déjà vu ou lu quelque chose, je m’ennuie et je passe à autre chose. J’adore Robert E. HowardPhilip K Dick, Maupassant, McCarthy, Shakespeare, Hammett, etc. Que leurs oeuvres ressortent de la Fantasy ou pas est le cadet de mes soucis.

SFU : Et s'il ne vous fallait citer que cinq auteurs représentatifs du genre ?

PL : Vu ma réponse à la question précédente, cela ne va pas être facile... Je suis tout sauf un spécialiste de la Fantasy. Les deux pères fondateurs sont évidemment Robert E. Howard et J.R.R. Tolkien. Ce sont eux qui ont posé les bases du genre, mais il serait cependant très injuste de vouloir tout ramener à eux ou de prétendre qu’il n’y avait rien avant. Ils sont incontournables, certes, mais comme je le dis plus haut, la littérature d’imagination peut oser tout ce qu’elle veut. Je dirais donc qu’on ne peut pas parler de Fantasy sans connaître au minimum Howard et Tolkien, mais que cela reste très insuffisant.

SFU : Que pensez-vous de la Trilogie du Seigneur des Anneaux ? Est-ce pour vous le chef d'œuvre absolu en matière de Fantasy ? L'œuvre qu'il FAUT avoir lue ?

PL : Aie. Oserai-je avouer que Tolkien m’ennuie ? Je ne suis pas sensible à son style (et, d’une manière générale, aux auteurs à tendance « longues descriptions », sans doute traumatisé par mes lectures de Balzac au lycée) et à ses thèmes. Ce qui n’est en rien une critique sur l’importance de Tolkien dans le genre. Il est l’un des maîtres incontournables, et mon avis ne va pas plus loin que moi. Loin de moi de vouloir dénigrer Tolkien.

SFU : Dungeons & Dragons, le monde de Krondor (Raymond Feist) sont des univers de jeu de rôle qui ont entraîné la naissance d'œuvres de Fantasy. De nombreux lecteurs et auteurs de Fantasy sont des rôlistes. C'est aussi votre cas ?

PL : Je n’ai jamais fait un jeu de rôle de ma vie.

SFU : A ce sujet, que pensez-vous des romans de Raymond E. Feist (Krondor)

PL : Je n’en ai jamais lu, et ce que j’en sais ne m’attire pas.

SFU : Après un coup de mou dans les années 70, la Fantasy est de nouveau très prisée par le lectorat ? Comment analysez-vous ce phénomène ?

PL : La plus grande époque de la Fantasy a été les années soixante, aux USA. C’est à partir de 1965 que Tolkien et Howard ont vendu à des millions d’exemplaires. C’est l’époque qui a suivi l’assassinat de Kennedy, des émeutes raciales de Watts, et de la guerre du Viêt-Nam. Dans le cadre de la littérature de l’imaginaire, Tolkien offrait un refuge à notre monde (d’où son incroyable succès dans la contre-culture de l’époque) et Howard nous mettait le nez dans la fange, avec ses personnages peu recommandables et à la vision désabusée... Mais suite au déluge de livres mettant en scène Kothar, Thongor, Golgar et sans doute Groarr, et aux douzaines de sous-quêtes initiatiques à la sauce tolkienesque, les ventes se sont effondrées à la fin des seventies, qui ont justement marqué le début de l’ère reaganienne et le retour aux « valeurs » américaines et la foi en l’American Way of Life. Les choses sont plus complexes aujourd’hui, et les façons de voir le monde moins polarisées, ce qui explique, du moins à mon sens, que le public se tourne de nouveau vers le genre, mais que nous sommes loin du raz-de-marée des années soixante.

SFU : Pourquoi, selon vous, la Fantasy a toujours été considéré en France comme un genre mineur ? Jusqu'à il y a peu, les auteurs français de Fantasy se comptaient d'ailleurs presque sur les doigts d'une main.

PL : Je répondrais très classiquement en disant que nous sommes au pays de Descartes. Nous n’avons pas d’équivalent dans notre langue au mot Fantasy. Nous sommes essentiellement cartésiens et rationalisants, autant d’éléments qui ne font pas bon ménage, culturellement et historiquement parlant, avec la Fantasy. Il y a cependant aujourd’hui toute une horde d’hurluberlus – dont je fais partie –, qui ont été élevés à la mamelle des comic-books, des séries US, de la littérature d’imagination anglo-saxonne, etc. Infectés comme des zombies, ces gens-là transmettent le virus par la plume et il se propage dans un lectorat déjà sensibilisé au genre, jeune et innocent...

SFU : On voit surgir, depuis peu, de plus en plus d'œuvres de Fantasy destinées à un lectorat féminin, Harlequin ayant même créée une collection leur étant dédiées. Auriez-vous imaginé ça il y a seulement dix ans ?

PL : Il y toujours eu un courant féminin dans la Fantasy, mais certes largement sous-représenté. Il se trouve cependant que ceux qu’on appelle collectivement « les lecteurs » sont en fait très majoritairement des lectrices de nos jours. Que des collections se créent à leur intention n’a rien de surprenant. Je ne connais pas suffisamment pour en parler, mais il y a fort à parier que dans le lot, nous allons voir des auteures majeures émerger, apportant un réel souffle d’originalité.

SFU : Vous êtes à l'initiative de la création d'une collection Bragelonne dédiée aux textes d'Howard. Cet auteur représente quelque chose de particulier pour vous ?

PL : Howard est l’égal de Tolkien, en termes d’importance dans le genre. Mais pour des raisons sur lesquelles j’ai eu l’occasion de m’exprimer par ailleurs, cette importance a longtemps été niée, et en particulier par les gens qui avaient la charge d’éditer ses œuvres. Sur un plan personnel, je trouve bien évidemment des résonances intérieures. Le lecteur adulte en moi prend toujours du plaisir à lire Howard aujourd’hui, alors que ça fait longtemps que je suis incapable de relire la plupart de ce que j’aimais quand j’étais ado. Je travaille depuis très longtemps sur un gros pavé dans lequel je m’attaque à l’essence cachée de l’œuvre howardienne, et j’espère bien le terminer un jour.

 

 SFU : Une grande partie des œuvres d'Howard figurant dans cette collection étaient déjà parues dans des éditions plus anciennes (Néo, J'ai Lu...). Comment avez-vous réussi à convaincre les éditions Bragelonne de la pertinence de votre projet ?

PL : En amenant le premier Conan de l’édition Wandering Star à Stéphane Marsan ainsi qu’un gros paquet de photocopies de manuscrits originaux pour l’épater ! J’avais la chance de m’être déjà fait un nom sur les éditions anglo-saxonnes. Le passionné qu’est Stéphane a sans doute compris que j’étais suffisamment fou pour mener le projet à bien.

SFU : Que pensez-vous du travail effectué à l'époque par François Truchaud? Avez-vous collaboré avec lui sur la mise en place de cette nouvelle collection ?

PL : François est responsable de la vie que je mène aujourd’hui ! C’est par lui que j’ai découvert Howard, c’est par lui que je suis entré en correspondance avec Glenn Lord. C’est lui qui m’a accueilli quand, fauché comme les blés, je suis monté de province pour prendre la première fois l’avion pour Cross Plains. La première fois où je l’ai interviewé, du temps où j’animais une émission radio, j’interviewais Dieu. Truchaud m’a communiqué – et je suis très loin d’être le seul dans ce cas – une passion pour Howard. Je dévorais les Howard et les relisais sur le champ. L’enthousiasme de Truchaud était évident et communicatif. Quand le projet de l’édition française s’est concrétisé, il m’a fallu traduire un paquet de textes inédits, plus d’autres dont les traductions étaient pitoyables et/ou tronquées. Celles de Truchaud étaient de bien meilleure facture, mais il se basait souvent sur des textes caviardés par de Camp et consorts. Je voulais cependant coller d’au plus près au style howardien, en garder jusqu’aux aspérités. Comme je révisais les premières traductions pour les mettre en conformité avec les manuscrits, je me suis cependant vite rendu compte que la « voix » de Truchaud n’était pas la mienne. Il était donc plus simple et plus respectueux de partir des versions américaines que de m’échiner sur des traductions à revoir et qui ne correspondaient pas forcément à ma lecture de l’oeuvre.

SFU : Dans son cycle d'Elric, Michael Moorcock introduit un antihéros comme personnage central, mettant à mal tous les codes du genre. Avez-vous apprécié sa démarche ?

PL : Michael Moorcock a été effectivement le premier à casser toute la logique soi-disant établie du genre. C’est lui qui a permis à la Fantasy de se libérer de tous ses carcans. Il a ouvert les vannes d’un genre qui devenait sclérosé et moribond. Ceci dit, les Elric ne sont pas mes Moorcock préférés.

SFU : Que pensez-vous de la nouvelle vague d'auteurs de Fantasy, comme Terry Goodkind (L'épée de vérité) ? D'ailleurs, lisez-vous les romans de ces "jeunes" écrivains ?

PL : Je suis très loin d’avoir une vision d’ensemble ou suffisamment représentative pour en parler convenablement. Mon temps de lecture est sérieusement limité depuis quelques années en raison de mes (trop nombreuses) activités. J’avoue ne pas vraiment prendre le temps d’aller découvrir de nouveaux auteurs. Je laisse le soin à mes amis de me prodiguer leurs conseils...

SFU : Pour en revenir à Conan, des auteurs comme Lin Carter et Sprague de Camp connaissent beaucoup de détracteurs, les accusant d'avoir profité des écrits d'Howard et même de les avoir pervertis. Pourtant, il semblerait qu'ils aient contribué à la reconnaissance des textes d'Howard, et peut-être même à leurs survies, non ? Quel est votre avis ?

PL : Que Lin Carter et Lyon Sprague De Camp aient perverti Robert E. Howard ne ressort pas d’un avis, mais d’une simple évidence. Il n’y a qu’à lire les textes « remaniés » par De Camp ou « complétés » par Carter pour s’en rendre compte. La « saga » du simple barbare s’élevant graduellement à la royauté est à la fois une trahison de la pensée howardienne et d’une puérilité abyssale. Carter n’était pas un mauvais bougre. Certes il écrivait comme un pied et sa conception d’un roman de Fantasy, c’était mélanger Edgar Rice Burroughs et Robert E. Howard avec un scénario se limitant inlassablement à un barbare en slip, une femme nue et un monstre, mais il a beaucoup oeuvré en tant qu’anthologiste, sortant des recueils intéressants (dans lesquels on trouvait toujours une nouvelle de... Lin Carter, certes...). Je ne l’aime pas en tant qu’auteur, ne le trouve ni intéressant, ni pertinent en tant que critique, mais l’homme avait une réelle sincérité dans sa démarche. En revanche, dire que De Camp est responsable de la résurgence de Howard est faux. Il est au contraire responsable du retard que cela a mis à se faire. La raison pour laquelle Conan a tardé à reparaître, c’est parce que de Camp ne trouvait personne à qui fourguer SA version de Conan, celle où il mêlait ses propres apports à ceux de Howard. Lancer Books avait édité un recueil en poche dès 1963 et l’année suivante, toujours avant les Conan, Donald Wollheim, fan de Howard depuis les années 30, publiait le roman Almuric en poche. Howard n’avait donc besoin de personne pour reparaître en poche, mais alors, pour quelle raison les Conan tardaient-ils à revenir ? De Camp s’est toujours montré très évasif sur la question des nombreux éditeurs qui avaient refusé son package. A l’époque, Wollheim était incontournable. De plus, il avait publié Howard dans des fanzines dans les années 30 et 40, avait été le premier à faire reparaître les auteurs de Weird Tales Howard inclus – en revue dans les pages de sa revue The Avon Fantasy Reader à la fin des années quarante et début cinquante, avait réédité le roman de Conan The Hour of the Dragon en 1953 et il venait donc tout juste de rééditer Almuric. Il fut celui qui relança Burroughs en le publiant pour la première fois en poche à partir de 1962 et en embauchant un type alors inconnu – Frazetta – pour les couvertures. Il fut celui qui créa, du jour au lendemain, l’immense popularité de Tolkien en éditant pour la première fois Le Seigneur des Anneaux en livre de poche (contre l’avis de Tolkien et en version pirate, certes.) De penser une seule seconde que cet homme n’allait pas vouloir republier un auteur qu’il admirait et défendait depuis des années est une aberration. Il y a en fait fort à parier que Wollheim ne voulait pas, non de Howard, mais du Conan repackagé par de Camp, car celui-ci s’était arrogé la co-paternité de la série. Croire que le « génie » éditorial de ce dernier était obligatoire pour que quelqu’un songe un jour à rééditer l’oeuvre pionnière de Howard – alors que Burroughs, Tolkien et les autres héros des pulps étaient réédités à tour de bras – est bien naïf. La republication de Howard n’était, dès 1962 et le succès des rééditions d’Edgar Rice Burroughs, qu’une question de temps, pas de personne. Dois-je ajouter que « tous les éditeurs ou presque » (selon de Camp) avaient refusé « son » Conan avant qu’il atterrisse chez Lancer Books, firme de douzième catégorie dont les activités éditoriales servaient avant tout à blanchir l’argent de la mafia ? Il existe de nombreuses lettres d’époque détaillant les manoeuvres de de Camp pour s’emparer de Conan ; vouloir en faire l’homme providentiel est une erreur. Il s’est toujours moqué de Howard, l’auteur, ne s’intéressant qu’à Conan et à l’argent qu’il pouvait LUI rapporter, raison pour laquelle il a proposé que Glenn Lord (un homme qu’il méprisait) soit l’agent des œuvres de Howard (décision qu’il devait d’ailleurs amèrement regretter), ne gardant que Conan pour lui. Il a toujours refusé de voir les nouvelles de Conan publiées sans ses apports : Il avait réussi à s’arroger un pourcentage sur les ventes des volumes supérieur à celui des héritiers de Howard, du fait du cumul de ses fonctions. Il s’y connaissait de toute évidence mieux en affaires qu’en littérature. Il a un jour déclaré que ce qui l’avait motivé dans son travail sur Conan c’était de « la pure cupidité capitaliste » (je cite.) Bref, si de Camp n’avait pas été là, il y a fort à parier que Donald Wollheim aurait republié les textes tels que parus dans Weird Tales, et que l’aura de Howard aurait été dès le départ comparable à celle dont Tolkien bénéficia du fait de l’entremise de Wollheim. De Camp a enfin popularisé l’image d’un Howard fou (« crazy », je cite), un « inadapté social frôlant la psychose » (je cite encore), « un génie manqué » (je cite toujours), qui écrivait des textes sans aucune valeur littéraire, truffés d’erreurs et d’inconsistances. Si vous appelez ça rendre service à Howard... Il ne s’agissait simplement que d’expliquer au public en quoi les œuvres de ce fou de Texan nécessitaient l’apport d’un auteur compétent (de Camp bien sûr), pour en faire une œuvre commercialement viable. Avec un « ami » tel que celui-là, Howard n’avait même plus besoin d’ennemis.

SFU : Parmi tous les héros howardiens que tu as eu l'occasion d'accompagner durant tes lectures, y en a-t-il un qui a tes préférences? Et pourquoi? Personnellement, je dois avouer que j'ai un petit faible pour Solomon Kane...

PL : J’ai l’habitude de dire que je ne raisonne pas en termes de personnages, mais de nouvelles. Dans mon « top-ten » des textes howardiens, il y a du Conan, mais aussi des textes n’appartenant pas à des cycles. J’aime beaucoup le personnage de Kane, même si tous les textes consacrés à ce personnage ne sont pas de même qualité, mais si je devais absolument faire un choix, je crois que je pencherais plus vers Cormac Fitzgeoffrey ou Turlogh O’Brien, chez qui la folie n’est jamais bien loin. Et je me régale toujours en relisant « L’Ombre du Vautour » et les « exploits » de Gottfried von Kalmbach. Bref, une réponse qui vaut ce qu’elle vaut, et à laquelle je répondrais sans doute différemment si elle m’était posée demain.

 

SFU : De nombreuses personnes ne connaissent Conan que par le biais des films avec Arnold Schwarzenegger, or le Conan des romans est vraiment très différent. Le film véhicule donc une image fausse du héros howardien. Peux-t-on dire qu'elle trahit l'œuvre et l'esprit de l’auteur ? Un mal ou un bien ?

PL : Un mal et un bien. Le Conan le barbare de John Milius est un excellent film qui n’a aucun rapport avec Robert E. Howard. C’est un film de samouraï à la Kurosawa mâtiné d’Eisenstein, teinté des obsessions fascistoïdes de Milius. Il trahit donc l’oeuvre et l’esprit, mais se tient parfaitement en tant qu’œuvre autonome. Personnellement, je suis toujours très gêné de devoir expliquer que, non, Conan n’est pas un bodybuilder autrichien à la diction pâteuse et aussi souple et leste qu’un pachyderme. Ceci dit, le film a aussi amené de nombreuses personnes à s’intéresser à Howard. Je me dis que les gens ne sont pas idiots, et qu’ils savent que rares sont les adaptations cinématographiques qui soient fidèles à l’esprit d’une œuvre. Ou je me console avec cette idée, au choix...

SFU : As-tu un avis pour les premiers jets de la nouvelle adaptation de Conan, par le studio Nu Image? Que penses-tu du choix de Jason  Momoa pour interpréter le héros cimmérien?

PL : J’ai toujours été très satisfait, à priori, du choix de Jason Momoa. Je parle ici de l’allure du personnage. Il est grand et musclé, ne ressemble pas à un bovin stéroïdé qui se touche les parties en s’admirant dans la glace de la salle de sport, il a la peau sombre, comme doit l’avoir un Cimmérien, et il fait suffisamment « souple » pour passer pour un Cimmérien. Sur ce plan là, donc, je suis très satisfait. Je ne sais pas ce qu’il donne en revanche en tant qu’acteur. La voix que l’on entend dans le trailer récemment diffusé est un tantinet trop grave à mon goût, mais bon, là encore ça passe. Les images que j’ai pu voir font assez « dirty & gritty », dans le bon sens du terme. On ne s’attend pas à voir surgir Galadriel à droite de l’écran. Les Pictes y sont étonnamment proches de la version qu’en donne Manchess dans le troisième volume de l’intégrale Bragelonne, donc, là encore, très bien. Je ne sais pas en revanche ce que donnera le produit final quand il aura son montage définitif et que l’image aura été (re)travaillée. Je suis également très déçu par ce besoin impérieux de vouloir fournir – encore – une « origin story » à deux balles, à un personnage qui n’a pas besoin, je dirais même ne doit pas avoir, d’origin story. Grosse inquiétude également devant la manœuvre engagée depuis quelques mois de présenter le film comme un remake du Conan de Milius sans vraiment le dire ouvertement. Car quels que soient mes avis sur le film de Milius, il ne fait aucun doute à mes yeux que Marcus Nispel est loin, mais alors très loin, d’avoir les talents de metteur en scène de Milius. Je suis aujourd’hui dans une attitude de « wait and see ». Je sais que certains éléments du film vont (ou du moins veulent aller) dans le bon sens, mais il y a néanmoins des tonnes d’éléments qui me font craindre le pire par certains aspects. Je me dis que les gens ne sont pas idiots, et qu’ils savent que rares sont les adaptations cinématographiques qui soient fidèles à l’esprit d’une œuvre. Ou je me console en répétant cette idée, au choix...

SFU : Que pensez-vous des comic books consacrés à Conan ?

PL : C’est un peu l’auberge espagnole ; il y a eu de l’excellent, du moyen et du pitoyable. Howard se prête à l’interprétation visuelle. En ce moment, je trouve que les efforts de Dark Horse ne sont pas affreux, dans l’ensemble, mais je mentirais si je disais que je les lis régulièrement.

SFU : La collection Howard chez Bragelonne est désormais riche de huit ouvrages, reste-t-il encore des nouvelles que vous aimeriez voir s'y ajouter ? Travaillez-vous actuellement sur un nouveau recueil ?

PL : J’ai terminé la traduction du neuvième volume, l’intégrale El Borak, il y a quelques semaines et suis plongé dans celle du dixième, intitulé « Les Ombres de Canaan », qui sera le deuxième tome de la trilogie des nouvelles horreur/Fantasy. Bragelonne va également faire paraître un « best of » Conan qui va sortir en édition de poche au moment du film. L’actualité littéraire Howard sera particulièrement chargée en septembre ! Il reste encore pas mal de choses à faire, et Stéphane Marsan et moi-même avons récemment discuté de projets howardiens, disons sympathiques et inattendus...

SFU : D'autres projets liés au domaine du fantastique ?

PL : Oui, je vais prochainement faire une infidélité à Howard et traduire un roman de Fantasy contemporain d’un auteur que m’a fait découvrir un ami. J’ai adoré le style et la thématique, les amateurs de Howard vont adorer, et je m’y colle dès le bouclage du recueil Howard.

SFU : Merci, Patrice Louinet, et bonne continuation !

PL : Merci à vous !

 

Interview réalisée le 17 mars 2011 par Nicolas Lamberti, pour Scifi-Universe
Photo Patrice Louinet de Krystie Clain (montage Scifi-Universe).
 

 

PATRICE LOUINET SUR SFU, C'EST...

L'intégrale Howard, aux éditions Bragelonne

Conan le Cimmérien - Intégrale de 1932-1933
L'heure du dragon
Les clous rouges
Solomon Kane
Le seigneur de Samarcande
Bran Mak Morn
Les dieux de Bal-Sagoth
Kull, le roi Atlante
El Borak,intégrale
(à paraitre)


 

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  • Ces bouquins sont vraiment bien, mais un peu chers.
    Excalibur, le 19 mars 2011 14:20
  • mouaif, j'ai pas lu ses livres mais beaucoup de poches J'ai Lu, et je les trouve bien moins nuls que cet auteur dit.
    Tyrion, le 19 mars 2011 14:24
  • Bravo pour votre travail, monsieur Louinet. Et même si vous n'aimez pas Tolkien, je vous pardonne car nul n'est parfait :)
    Numenor, le 19 mars 2011 14:26
  • Superbe collection!
    Krull93, le 20 mars 2011 14:38